Prix André-Laurendeau - Balzac avant et après

Depuis, ses pairs, ici et en France, ont vanté sa «carrière fulgurante», sa «maturité précoce» — il a tout juste 45 ans — et son statut de sommité pour ce qui est de Balzac. Tous hommages qu'il accueille avec un joli sens de la litote: «Après avoir avoir consacré l'essentiel de mes travaux et de mes recherches depuis plus de 20 ans à Balzac, je peux dire que je le connais assez bien.»

Très tôt, Stéphane Vachon a saisi l'importance de la spécialisation. «C'est un choix stratégique et une affaire de goût que de se consacrer à un auteur précis. Je suis convaincu qu'il n'y a pas de recherche véritable sans spécialité. Mais on ne peut être un bon spécialiste en n'étant pas un excellent généraliste. Avec Balzac, j'avais un sujet de choix puisque son oeuvre est immense. Il avait l'ambition — il l'a dit lui-même — d'y représenter l'ensemble de la littérature.»

Mais comment aborder un tel continent? «L'étude d'une oeuvre d'une telle ampleur exige de conjuguer une pluralité de méthodes théoriques et critiques, au premier rang desquelles je place l'approche historique. Celle-ci me paraît le seul moyen de lier des approches qui, par leurs postulats propres, s'excluraient mutuellement. De ce point de vue, si on me demandait de me définir, je dirais que je suis avant tout un historien de la littérature, qui tente de la saisir depuis les processus de sa création jusqu'aux conditions de sa réception chez les lecteurs, dans la société.»

Génétique littéraire

Plus précisément, Stéphane Vachon a pratiqué Balzac dans la perspective de la génétique littéraire, une approche qui a à peine 25 ans. «La génétique a proposé un grand changement d'objet aux études littéraires. Au lieu de s'intéresser essentiellement au texte fini, publié d'un auteur, en refusant de le considérer comme un objet sacré, sans histoire , elle a réintroduit sa dimension historique — le temps long —, où sont pris en compte les brouillons, les manuscrits, le sujet biographique. La littérature est ainsi vue en tant qu'expérience existentielle de ce sujet. La génétique ne doit pas pour autant revenir aux vieilles approches de type lansonnien. Elle montre surtout que la création procède par hasards, par repentirs, par toute une série de manoeuvres qui peuvent paraître aléatoires. Et suggèrent même que l'oeuvre achevée aurait pu être autre chose.»

Mais Balzac n'a-t-il pas eu, pour sa Comédie humaine, l'intuition d'une entreprise systématique, totalisante où il aurait dépeint la société de son époque?

«C'est juste. Mais à examiner ses habitudes de composition, ses méthodes de travail, on constate qu'il s'est adonné à une véritable alchimie. Il remaniait même ses oeuvres à chacune de leurs rééditions: "J'ai corrigé l'édition qui me sert de manuscrit", a-t-il noté. On assiste donc, chez lui, à un renversement de perspective majeur, qui invite à une lecture génétique de son oeuvre. Pour lui, la version imprimée, éditée d'un livre était provisoire. Balzac m'a donc amené à amollir en quelque sorte l'opposition qu'on avait tendance à maintenir entre les textes et ce qu'on appelle les avant-textes.» Le monument, la cathédrale littéraire de Balzac seront restés, à tous égards, un échafaudage, estime Stéphane Vachon.

Modernité

Par ailleurs, Balzac, contrairement à la croyance populaire, a été un moderne. «C'est lui qui a inventé le mot même de modernité pour désigner son époque, radicalement neuve, différente de celle de la Révolution, avec ses figures emblématiques: celles du jeune homme qui cherche sa voie dans la société, de la femme dont les droits ne sont pas reconnus. Plus personnellement, il avait la conscience aiguë d'être de la première génération d'écrivains qui allaient pouvoir — et devoir — vivre de leur plume, se trouver dans une situation de marché. C'était une formidable libération par rapport au mécénat obligé d'avant. Mais il y avait un revers: la soumission à des patrons de presse, à des éditeurs, à des commerçants qui imposaient aux écrivains un rythme de production indifférent aux affres de la création.»

Moderne, Balzac, l'a surtout été en donnant ses lettres de noblesse au roman. «En 1820, quand il est tout jeune, un écrivain se fait estimer par la poésie et connaître par le théâtre. Après sa mort, 30 ans plus tard, le roman est devenu le premier des genres littéraires. Pour deux raisons majeures, à mon avis: Balzac a pris le roman au sérieux, soupçonnant qu'il pouvait être un instrument de connaissance de l'homme dans toutes ses dimensions; et il a eu cette intuition géniale de penser que la vie quotidienne des gens, toutes conditions confondues, était un sujet digne d'étude. Il a donné une dimension héroïque aux drames intimes.»

Stéphane Vachon a développé tout cela dans des articles et des ouvrages savants, notamment Les Travaux et les Jours d'Honoré de Balzac (coédition des Presses du CNRS, des Presses universitaires de Vincennes et des Presses de l'Université de Montréal), mais il pratique également la vulgarisation intelligente: on en aura pour preuve les éditions récentes du Colonel Chabert et du Père Goriot, dans la collection du Livre de poche classique, où Vachon offre une présentation générale de l'oeuvre, des notes détaillées au fil du texte de même qu'une mise en contexte.

«Ce qui me plaît dans ce travail, c'est le double défi: celui de satisfaire les spécialistes et, sans concessions sur la rigueur, de s'adresser au grand public. Aux jeunes, en particulier. Et c'est une grande responsabilité que d'aider à la lecture en étant à la fois efficace et discret. Car je sais bien que les gens achètent Balzac, pas Vachon.»

C'est avec la même modestie que Stéphane Vachon va accepter le prix André-Laurendeau de l'Acfas.

«Ce prix de sciences humaines, il me semble, honore la littérature et la recherche littéraire. Et puis Balzac, qui lui-même s'est adonné à la pluridisciplinarité puisqu'il définissait la littérature comme une connaissance de l'homme social. Pour lui, la littérature était un moyen complet de la connaissance de l'homme.»

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