Mort, le club vidéo?

Les clubs vidéo au Québec ne sont pas subventionnés, seul maillon de la chaîne cinématographique à n’avoir aucun soutien public.
Photo: François Pesant - Le Devoir Les clubs vidéo au Québec ne sont pas subventionnés, seul maillon de la chaîne cinématographique à n’avoir aucun soutien public.

Alors que le téléchargement de films prend de l’ampleur, le club vidéo a-t-il encore un avenir? Le Devoir et l’Office national du film (ONF) proposent un dossier sur les clubs vidéo et sur les changements dans la diffusion de la culture.

Est-ce la mort du club vidéo ? Est-ce que, comme le groupe The Buggles en 1979 avec sa populaire chanson Video Killed the Radio Star, on ne se retrouve pas à chaque nouveauté technologique à hurler au deuil d’un art et d’une époque ? « On manque de recul historique, estime effectivement Anouk Bélanger, professeure en sociologie à l’UQAM et spécialiste des médias et de la culture de masse. Parce que, du point de vue du marché et des ventes, tu veux convaincre le consommateur d’acheter telle nouvelle technologie, car l’ancienne est morte. » Avec Christian Poirier, professeur-chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique et spécialiste du cinéma québécois et des industries culturelles, elle a pensé pour Le Devoir la mort du club vidéo. « Le club vidéo est-il vraiment, irrémédiablement en déclin ? demande Poirier. Blockbuster a disparu, mais un nouveau dispositif s’est mis en place. Avec le numérique, de nouveaux intermédiaires viennent prendre la place des anciens, comme dans le cas de la plateforme Internet Netflix. »


Made in Québec


Les clubs vidéo au Québec ne sont pas subventionnés, seul maillon de la chaîne cinématographique à n’avoir aucun soutien public. « Et le club vidéo peut être remplacé par d’autres dispositifs, poursuit Christian Poirier. Là où c’est problématique, c’est qu’en cinéma, par exemple, ce qui remplace - Netflix, encore - est une plateforme où, dans la section cinéma canadien, les oeuvres québécoises n’ont à peu près aucune vitrine. » Seule la série Les Parent, cette semaine, était présentée par Netflix comme contenu québécois. « C’est la même chose pour la musique : on n’a pas d’agrégateurs de contenus locaux. En Europe naît un projet où plusieurs pays se réunissent pour mettre en commun le cinéma européen indépendant. » Seul le Projet Éléphant de Québecor peut y ressembler : le groupe investit 2,5 millions pour restaurer, numériser et rendre accessible, mais seulement sur Illico, l’ensemble des longs-métrages québécois. « C’est une forme de privatisation. Normalement, ç’aurait dû être à la Cinémathèque québécoise de réaliser ce mandat. Mais la Cinémathèque arrive à peine à survivre. »


Anouk Bélanger abonde : « L’Office national du film n’a même pas les fonds pour conserver la banque de documentaires québécois. Alors avant que leur site devienne une plateforme ou un agrégateur… En même temps, puisque le club vidéo n’est pas financé, on y voit un très gros pourcentage de films américains. Je ne crois pas que la disparition du club vidéo va contribuer à un désintérêt du cinéma québécois : ce n’est pas ce que les clubs prônaient de toute façon. Les plus gros, les plus présents, les moins chers étaient abreuvés de cinéma américain. Les jeunes actuellement consomment, et consomment beaucoup, donc beaucoup de choses qui viennent de partout dans le monde. La question, c’est comment donner aux gens le goût des trucs produits ici ? Le fait que les jeunes vont aller chercher leurs films sur Internet ne veut pas dire qu’ils vont écouter moins de québécois. »

 

Le contenant d’abord


La culture se fait donc et se diffuse, études à l’appui, autant qu’avant. Mais elle prend désormais des chemins différents pour se rendre jusqu’au consommateur-spectateur, qui a lui aussi changé ses habitudes. La nouvelle donne, soulignent les deux penseurs, c’est qu’à l’heure technologique et numérique, le dispositif pour accéder à la culture devient prépondérant, « ce qui est paradoxal alors qu’on est dans du virtuel », commente Christian Poirier. Dans son enquête sur les dépenses culturelles des ménages québécois dévoilée en mai dernier, l’Institut de la statistique du Québec révélait qu’entre 1997 et 2009, « les ménages québécois ont progressivement augmenté leurs dépenses pour des produits donnant accès à du contenu culturel (téléviseur, ordinateur, service de téléphonie cellulaire, service Internet, etc.) tout en réduisant leurs dépenses pour les produits culturels eux-mêmes (journaux, revues, achat et location de musique ou de vidéo, etc.) ». Ainsi, si le montant dépensé en culture reste à peu près le même, il se rend de moins en moins aux artistes et aux organismes. Un nouveau schème qui risque d’obliger à repenser le financement de la culture et des arts, ainsi que les conséquences de la fracture numérique, qui pourrait devenir une fracture culturelle.

 

Sortie du jeudi


Maintenant qu’on peut faire venir à soi, via la Toile et les ondes, films, musique et télé, la tendance est de croire que le spectateur sort moins. Le rituel spectacle se perd-il ? « Ce qu’on fait en public et en privé se transforme », soutient Anouk Bélanger. « Quand on regardait la télé il y a vingt ans, on le faisait tous de la même façon, en regardant la même boîte. » Maintenant, il faut plus des doigts d’une main pour compter les différentes manières de visionner. « On ajoute des couches au rituel : on enregistre l’émission, on l’écoute en famille à un autre moment, il y aura deux ados sur leurs ordis en même temps, un qui “ chatte ”, l’autre qui joue : on voit une multiplication des écrans et des activités. La rencontre et le social ont encore lieu, mais les façons sont multicouches et variées. »


Christian Poirier vient de dévoiler l’étude qu’il dirigeait, pour Culture Montréal, La participation culturelle des jeunes à Montréal. « Le concret et la rencontre sont encore extrêmement importants pour les jeunes, et font partie des raisons pour lesquelles ils aiment la culture. Mais le virtuel y est complètement imbriqué. La sortie existe toujours - le ciné du mardi à tarif réduit est prédominant - et elle se fait toujours en groupe. Même qu’il est pour eux impensable d’aller au cinéma seul. Il y a un aspect social, concret, encore très fort, mais qui mêle d’autres écrans. En musique, par exemple, s’ils téléchargent de plus en plus, les jeunes continuent d’aller chez HMV le midi ; pour l’ambiance, pour voir les produits, pour être ensemble… Ils adorent, autre exemple, la Grande Bibliothèque, où il y a du mouvement, du bruit, des livres, des films, une expo sur le manga, et ont du mal avec les musées traditionnels. »

3 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 13 octobre 2012 09 h 57

    Et magasin de musique etc..

    Il en est de même pour les magasins de musique qui vendent des cd .

    Comment avoir un inventaire comme Amazon et d'aussi bon prix? Surtout avec les cd usagés disponibles sur Amazon pour moins de 10$ !

    Sans parler de tous ces jeunes qui ont l'habitude de télécharger gratuitement et ne veulent plus payer pour la musique..

    Et les librairies à l'ère des livres numériques disparaitront aussi..

  • Gilles St-Pierre - Abonné 13 octobre 2012 15 h 59

    Les temps changent

    La technologie numérique et les télécommunications offrent des moyens que nous n'avions jamais connus autrefois pour promouvoir et divulguer notre culture Comme chantait Charlebois au temps de sa gloire "Pays trop petit pour gagner sa vie" cela est toujours vrai pour la pléiade d'artistes et de talents dont regorge le Québec et ce, dans tous les domaines. La tribune devient maintenant internationale et il n'y a plus de limites pour projeter nos artistes et leurs produits; il faut donc profiter de ces occasions d'affaire et se réajuster à cette nouvelle réalité pour se vendre.
    Les maisons de disques ont tout fait pour tergiverser pour éviter l'inéluctable changement. Ils ont grandement nuit au développement du monde artistique de peur voir leur chiffre d'affaire diminuer au détriment à celui de nos artistes et ont toujours voulu en garder le monopole. Rien n'est plus rentable pour un artiste que de se faire connaître et le net en demeure le meilleur moyen; la production de disques et les ventes sont bien secondaires car les artistes en tirent qu'un minime pourcentage de profits et ce sont les magnats de la production qui empochent le plus. Tout est une question d'organisation et les artistes ne devront plus dépendre des maisons de disques pour se produire mais plutôt des studios offrant les services dont ils ont besoin et un autre pour mettre en marché sur le net leur produit qui leur garantira la plus grande part du marché, de promotion et avant tout de profit. Il est faut de croire que nos artistes sont en danger, ce sont les maisons de disques qui le sont et ils en sont totalement responsables en n'ayant pas voulu s'adapter aux nouvelles technologies et en persistant de prendre autant de profits. Il en est de même pour le monde du spectacle, du cinéma, du théâtre, la diffusion des revues et journaux, etc.; il faut impérativement sortir des sentiers battus.

  • Georges Washington - Inscrit 13 octobre 2012 21 h 04

    Des acquis disparaissent

    Avec la disparition progressive du club vidéo et des supports DVD/Blue-Ray au profit du tout-toile, avec même l'apparition d'émissions uniquement sur la toile, avec l'offre des télédiffuseurs de leur contenu sur Internet, ce sont aussi des acquis pour une certaine catégorie de gens qui disparaissent sans que ça n'émeuve personne.

    Le CRTC ayant l'autorité de réglementer en matière de télédiffusion, celui-ci a obligé après de nombreuses années de luttes, les télédiffuseurs d'une certaine envergure de sous-titrer pour les malentendants ses émissions télédiffusées. Or, l'internet échappe au champ d'action du CRTC pour l'instant.

    En conséquence, les grands télédiffuseurs ne s'embarrassent plus de diffuser leur contenu sur internet en y incluant une visionneuse supportant le sous-titrage et encore moins en rendant disponible le sous-titrage, d'émissions pourtant déjà sous-titrées.

    Le même phénomène chez Netflix, alors que bon nombre de films et la plus part de la production Nord-Américaine était disponible sur support DVD avec le sous-titrage en original, mais aussi en de nombreuses langues, les titres disponibles chez Neflix et leur visionneur ne supportent tout simplement plus le sous-titrage, privant du coup, les malentendants d'une participation à la vie culturelle cinématographique.

    Entendons-nous, il ne s'agit pas ici de frais astronomiques supplémentaires, la plupart des films et émissions dont il est question sont déjà sous-titrées dans leur version télédiffusée ou DVD. Les malentendants représentants une communauté minoritaire, le média de diffusion échappant à la réglementation du CRTC, tout est à refaire.