Un film XXX habillé d’un carré rouge

La crise étudiante a marqué le Québec ? Raison de plus pour la récupérer, publicitairement et pornographiquement. Le service de télévision à la carte Canal Indigo propose ces jours-ci à ses abonnés, pour 9,99 $, un énième porno américain, Youth Going Wild. Traduction pour le Québec ? Montre-moi ton carré rouge !

« La grève a été longue, résume l’écran d’Indigo aux téléspectateurs potentiels, les étudiantes ont perdu leur session et leur job d’été et elles ont besoin de blé. Elles devront donc laisser des gars en faveur de la hausse défoncer leur petit carré rouge pour avoir du cash pour la prochaine session ! »


Les étudiantes ? Elles restent dans l’oeil qui regarde puisque le film ne joue pas sur le stéréotype des étudiantes, n’a rien de québécois et n’est pas lié à la crise du printemps. Pas de Samantha Ardente ou de Vandal Vyxen en part de contenu québécois. Ni de dialogues, outre les gémissements, grognements et « Fuck me ! » attendus des Jessie Andrews, Chastity Lynn, Anikka Albrite et Manuel Ferrara, un acteur bien connu du monde de la porno.


Le synopsis présenté par Canal Indigo semble donc un stunt, un hameçon brillant mal ferré à son produit. Et qui marche : Montre-moi ton carré rouge ! était ces derniers jours en tête du palmarès des films adultes les plus populaires du média.


« Ce n’est pas surprenant que ça arrive, mais que ça arrive aussi tôt, oui, estime le criminologue et professeur de sexologie à l’UQAM Simon Corneau. La porno étant une industrie qui veut faire de l’argent, elle va commercialiser tout, même un événement social marquant. Rien ne l’arrête. »


Le spécialiste rappelle qu’après la sortie du film Brokeback Mountain, était sorti Bareback Moutain, version porno toute de relations homosexuelles non protégées. Mais il s’agissait là de la transgression d’une oeuvre de fiction, pas d’un mouvement social. Feu l’anthropologue Bernard Arcand soulignait déjà en 1991, dans Le jaguar et le tamanoir. Le degré zéro de la pornographie (Boréal), qu’un des buts de la porno est toujours d’être plus vulgaire que la précédente, toujours plus transgressive. « Certains auteurs vont jusqu’à dire que la porno peut servir à replacer le sexe dans l’histoire, indique M. Comeau, comme dans Raspoutine, qui mettait l’accent sur la tendance à la débauche et à l’orgie » de l’aventurier russe, aux intrigues tissées à celle de la cour impériale.


Des valeurs féministes et anticapitalistes


Cette récupération pornographique du printemps érable peut sembler plus brutale du fait que la crise a été fortement marquée par les valeurs féministes et anticapitalistes. Pour Camille Robert, porte-parole de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSE), il est assurément « de mauvais goût de se servir du conflit étudiant pour servir la marchandisation du corps de la femme et de la pornographie ».


Oui. Mais est-ce que les grévistes n’ont pas eux-mêmes utilisé le corps, et le corps de la femme, lors des fameuses MaNUfestations, si couvertes par les médias ? Martine Delvaux, auteure et professeure à l’UQAM en études féministes et littérature, a pensé le phénomène pour la revue À bâbord !, et y a vu plutôt « un pied de nez à la commodification du corps des femmes […], dans la lignée du mouvement ukrainien Femen qui, pour attirer l’attention des médias, joue la carte des seins nus et manifeste contre la burka, la prostitution, le viol, le fascisme ».


Des femmes qui opposent un usage politique de leur nudité et, comme l’a écrit la journaliste Alice Schwarzer, « qui attrapent le boomerang en plein ciel et le renvoient là d’où il vient ». Simon Corneau abonde dans ce sens : « Les manifestantes dans la rue avaient une intention, un message et un but. Elles étaient là comme sujet, pas seulement comme objet. La porno n’a pas de message. Elle n’a qu’un but : exciter et faire jouir. Et les conditions réelles de sa production pour les acteurs restent nébuleuses. » Les gestes de classiques violences pornographiques - fessées, étouffement léger, domination -, toujours de l’homme envers la femme, teintent sans surprise Montre-moi ton carré rouge !


Canal Indigo, propriété de Vidéotron et part de Québecor Média, n’a pas répondu vendredi aux questions du Devoir.

1 commentaire
  • Céline A. Massicotte - Inscrite 6 octobre 2012 13 h 08

    Est-ce qu'ils ont utilisé eux-mêmes le corps de la femme?

    Cette question, Mme Lalonde, ne tient pas la route. J'habite sur de Maisonneuve est, et j'ai vu passer à peu près toutes les manisfetation noctures. Les femmes dont les seins étaient nus étaient tout de même très minoritaires, en petits groupe, souvent entre filles, ou solitaire et à vélo. Quelques-une étaient même voilées. Je ne crois pas qu'elles agissaient à la pointe du fusil, mais un peu comme cela se fait en Ukraine et ailleurs pour certaines causes, librement. Mais bien sûr ce sont elles que les photographes des médias croquent et non quelques gars...

    D'autre part, j'ai l'impression que la façon dont vous parlez de la pornographie est un peu bancale: vous oubliez ou ignorez que la pornographie homosexuelle, tant masculine que féminine, existe et que le sado-masochisme en fait aussi partie pour les hommes comme pour les femmes et que les femmes en consomment de plus en plus. Il paraît que 10% des humains sont homo, ajoutons en un autre 10% bisexuel, ou même 15 incluant des curieux-ses, il reste que la majorité est héréto et ma foi, ça donne ce que ça donne, et souvent pour le pire, comme chez les jeunes. Un film comme La honte, entre autres, est assez éclairant.