La transmission de la culture - Une précarité persistante

L’événement Luminothérapie, à Montréal, en décembre 2011. Il n’y a de culture que par la volonté de la transmettre d’une génération à l’autre, estime Serge Cantin.
Photo: François Pesant - Le Devoir L’événement Luminothérapie, à Montréal, en décembre 2011. Il n’y a de culture que par la volonté de la transmettre d’une génération à l’autre, estime Serge Cantin.

Serge Cantin enseigne la philosophie à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Spécialiste de l’oeuvre de Fernand Dumont, il a beaucoup publié sur les rapports qu’ont les sociétés modernes (et le Québec en particulier) à la religion, à la technique, au politique, à la transmission culturelle. Il dirige les Cahiers Fernand Dumont. C'est d'ailleurs dans cette revue que paraîtra, en novembre, un gros dossier sur l'éducation, qui portera le titre «Pour mieux penser le printemps érable».

Qu’est-ce que la transmission culturelle et quelle fonction joue-t-elle dans une société?


La transmission culturelle a pour fonction essentielle d’humaniser le petit de l’homme, d’en faire un homme à son tour. Aussi, il n’y a pas de société humaine sans transmission culturelle. Parce que l’homme est essentiellement culture et qu’il n’y a de culture que par la volonté de la transmettre d’une génération à l’autre, ce qui s’appelle éduquer. Autrement dit, et pour paraphraser une formule célèbre de Simone de Beauvoir, on ne naît pas homme, on le devient, et on le devient en acquérant le code culturel d’une société particulière, ce qui ne se fait pas sans effort ni sans une certaine dose de contrainte, celle que la société exerce sur l’enfant afin de lui inculquer le code culturel que les adultes, eux, possèdent, du moins en principe. Je suis conscient de proférer là un truisme sociologique, mais il semble qu’il soit nécessaire de le faire face à l’individualisme libéral qui cherche au contraire à nous convaincre que nous sommes des monades auto-engendrées et autosuffisantes, et qui s’ajustent entre elles grâce à la main invisible du marché. Nul besoin de transmission culturelle dans ce cadre fonctionnaliste-libéral, un cadre qui, en dépit des résistances qu’on lui oppose ici et là, tend à s’imposer à l’échelle mondiale - c’est ce que l’on appelle la mondialisation…

 

Quels sont les mécanismes et les acteurs fondamentaux de la transmission culturelle?


Dans les sociétés modernes, la transmission culturelle a été longtemps assurée de concert, main dans la main pour ainsi dire, par deux grandes institutions: la famille et l’école. Or, il s’avère que cette alliance institutionnelle, qui semblait aller de soi, s’est rompue. La famille, comme vous le savez, a connu d’énormes transformations au cours des dernières décennies, au point de perdre son caractère institutionnel pour devenir de plus en plus un milieu affectif. La famille n’est plus, ou est de moins en moins, un lieu d’apprentissage des rôles sociaux, une courroie de transmission culturelle. Dans l’esprit de beaucoup de parents, c’est à l’école qu’il revient de faire le travail de socialisation, de transmettre à l’enfant ce dont il aura besoin pour évoluer à l’intérieur de la société. C’est beaucoup demander à la seule école. Les familles affectives, désinstitutionnalisées, exigent beaucoup de l’école. Or il faut se demander si celle-ci peut éduquer sans le concours de la famille. Et puis, de quelle éducation parlons-nous? L’école d’aujourd’hui est forcée de se soumettre aux exigences du marché, qui lui impose une conception instrumentale du savoir qui le réduit à une boîte à outils pour « apprendre à apprendre », selon l’expression consacrée. C’est ce qu’on appelle «la société du savoir», qui ne veut plus rien savoir du passé et de son savoir « mort », celui que les gens de ma génération ont eu encore la chance d’acquérir dans les écoles de ladite « Grande Noirceur».

 

Y a-t-il une crise de transmission de la culture dans notre société? Autrement dit: le Québec et particulièrement le Québec francophone vit-il une crise spécifique de ce point de vue?


Que la société québécoise ait du mal à transmettre sa culture, qu’elle traverse une crise profonde de sa mémoire et de son identité, cela me paraît incontestable. Il est vrai que le Québec n’est pas la seule société à vivre aujourd’hui une pareille crise, qui affecte, à divers degrés, toutes les sociétés du monde. Sauf qu’elle revêt ici un caractère particulièrement dramatique, étant donné la précarité persistante de notre condition en terre d’Amérique, une précarité qu’il faut vraiment être aveugle pour ne pas reconnaître. Mais, comme le dit l’adage, il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir... Quoi qu’il en soit, les Québécois ont beaucoup de mal à négocier le rapport à leur propre passé, à assumer ce qu’ils ont été, à se réconcilier avec eux-mêmes. Ils devront pourtant bien un jour ou l’autre y parvenir, sous peine de disparaître. Car on ne peut pas durer longtemps sans mémoire. Il m’arrive souvent de citer une phrase de Tocqueville: «Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres.» La formule s’applique assez bien, me semble-t-il, à notre situation actuelle. Non qu’il faille rendre obligatoire la lecture de Notre maître le passé, bien que l’on aurait sans doute intérêt à relire certains textes de Lionel Groulx qui n’ont rien perdu de leur pertinence. Mais ce que je veux dire au fond, c’est qu’il y a un travail de mémoire qui n’a pas été fait depuis la Révolution tranquille. À cet égard, je dirais, quitte à m’attirer les foudres de mes chers collègues, que les intellectuels québécois portent une grande part de responsabilité. Fernand Dumont fut l’un des seuls à saisir l’urgence de ce travail de mémoire, auquel il aura d’ailleurs lui-même contribué, notamment dans Genèse de la société québécoise. À mon sens, Dumont a parfaitement formulé la grande question qui continue de se poser à nous en ce début du XXIe siècle: «Sans la garantie de ce passé, sans la continuité d’un destin singulier au Québec en Amérique, comment envisager un futur qui soit bien de nous? » Cette question n’est du reste pas très éloignée de celle que soulevait Tocqueville il y a plus de 170ans dans De la démocratie en Amérique.

 

Mais cette crise de la transmission, cette crise de la mémoire, où l’observez-vous en particulier?


Je l’observe par-dessus tout en tant qu’éducateur qui essaie tant bien que mal, dans une société qui ne valorise plus que le présent, que l’immédiat, de transmettre quelque chose du passé, de montrer que celui-ci n’est pas mort ou qu’il doit toujours demeurer vivant, et ce, pour des raisons je dirais anthropologiques, au nom d’une certaine conception de l’homme: une conception proprement culturelle selon laquelle l’homme, loin d’être donné au départ, est le résultat d’un processus d’humanisation qui implique une appropriation, jamais achevée, du passé de l’humanité. Cette appropriation est d’ailleurs, comme l’a fort bien vu Hannah Arendt, la condition pour assurer la continuité du monde par son renouvellement. L’éducation, disait en substance Arendt, doit demeurer conservatrice pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant. La proposition est apparemment paradoxale. Mais je suis toujours frappé par le fait que mes étudiants, qui ont servi pour la plupart d’entre eux de cobayes aux apprentis sorciers du pédagogisme, comprennent sans trop de difficulté le bien-fondé de cette proposition. Ils reconnaissent aisément qu’on les a privés d’un bien essentiel, et ils en souffrent.

 

Quoi penser, dans un tel contexte, des nouvelles technologies de communication, comme Internet et les réseaux sociaux? Dans quelle mesure transforment-elles la transmission culturelle?


Je dirais que le danger des nouvelles technologies de communication réside dans le fait qu’elles risquent de nous donner l’illusion du savoir. Pourquoi se casser la tête à lire de gros livres savants quand on a accès, grâce à des moteurs de recherche très performants comme Google, à tout ce dont on a besoin pour se faire une idée sur tel ou tel sujet? Il suffirait donc de posséder quelques clefs, de maîtriser quelques savoir-faire techniques, quelques outils pour que le monde s’ouvre à nous. Mais cette ouverture n’est-elle pas trompeuse? Ne tend-elle pas à réduire le savoir à un bric-à-brac dans lequel on va piger des informations sans trop se soucier d’approfondir les questions et d’acquérir, par un véritable travail de lecture et de réflexion, les connaissances qui me permettraient ensuite de porter un jugement éclairé et critique sur ces questions? Au risque de me répéter, il s’agit là d’un rapport purement instrumental au savoir qui nous prive du sens profond des savoirs, de leur portée anthropologique.

 

Que pensez-vous de la récente crise étudiante? Y a-t-il un lien entre elle et la crise de la transmission culturelle que vous évoquez ?


J’avoue humblement ne pas trop savoir comment interpréter cette «crise étudiante », quel sens lui donner. Peut-être est-elle encore trop proche de nous pour que nous puissions comprendre ce qu’elle révèle de l’état présent de notre culture, même si, comme vous le savez, certains se sont empressés, à droite comme à gauche, d’en fixer le sens définitif. Cela dit, je me demande, en toute hypothèse (restons prudents), s’il ne s’est pas agi aussi, sinon d’abord, d’une sorte de catharsis collective ou peut-être, plus simplement, d’un grand spectacle, avec ses acteurs, ses vedettes, ses seconds rôles et ses dizaines de milliers de figurants. Nos sociétés sont de plus en plus des « sociétés du spectacle», pour évoquer le titre du livre fétiche de Guy Debord. Chose certaine, la crise étudiante aura été une excellente école pour les leaders étudiants, qui y auront trouvé un bon tremplin politique…

 

Vous avez parlé de Fernand Dumont. Comment celui-ci voyait-il la transmission culturelle? Comment s’articule-t-elle à l’intérieur de sa théorie de la culture, à partir de sa fameuse distinction entre « culture première » et « culture seconde»?


Ce que dit d’abord Dumont - et ce, dès les premières pages de son chef-d’oeuvre Le lieu de l’homme -, c’est que la culture est « un projet sans cesse compromis», ce qui revient à dire que l’homme est lui-même un « projet sans cesse compromis ». En d’autres termes, la culture, qui est la grande conquête de l’humanité, n’est, contrairement à ce que certains jovialistes voudraient bien nous faire croire, jamais acquise. Car elle suppose une transmission, car elle dépend de l’éducation. Sans elle, sans une éducation digne de ce nom, la culture est perdue. Bien sûr, la culture ne disparaîtra pas du jour au lendemain, mais elle risque de s’effilocher au fil du temps, jusqu’à finir un jour peut-être par se résorber dans la seule « culture première », dans cette nature animale dont on ne sait trop comment la culture a bien pu émerger il y a des millénaires. Quant à la dialectique entre «culture première» et «culture seconde », qui est sans doute l’aspect le plus important mais aussi le plus difficile de la théorie dumontienne de « la culture comme distance et mémoire », je ne puis ici que renvoyer le lecteur à l’explication que Dumont en donne lui-même dans Le lieu de l’homme. Un livre remarquable. Mais faut-il rappeler ce que disait le vieux Spinoza: «Toutes les choses remarquables sont aussi difficiles que rares. »

 

Propos recueillis par Stéphane Baillargeon

À voir en vidéo