Boucler la boucle du carré rouge

Né au premier jour de la grève, en février, le collectif formé autour d’un noyau d’une douzaine d’étudiants, pour la plupart en design graphique de l’UQAM, a décidé de boucler la boucle… du carré rouge.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Né au premier jour de la grève, en février, le collectif formé autour d’un noyau d’une douzaine d’étudiants, pour la plupart en design graphique de l’UQAM, a décidé de boucler la boucle… du carré rouge.

Elle aura vécu le temps d’un long printemps. Mais ses oeuvres resteront inscrites dans les mémoires. L’École de la montagne rouge (EDLMR), à qui l’on doit la plupart des riches affiches, slogans, images du mouvement étudiant, ferme ses portes.

Né au premier jour de la grève, en février, le collectif formé autour d’un noyau d’une douzaine d’étudiants, pour la plupart en design graphique de l’UQAM, a décidé de boucler la boucle… du carré rouge. La quadrature du cercle, quoi, pour une petite boîte de design qui avait le vent dans les voiles, mais dont le souffle était surtout porté par l’urgence de la révolte. Un souffle un peu essoufflé, aussi, après six mois de longue grève.


« La grève et sa mobilisation sont éphémères et c’est ce qui en fait sa beauté, ce qui en fait sa fraîcheur et sa particularité, écrit l’équipe sur son site Web. Nous sommes nés de la grève, nous nous retirons donc avec celle-ci. »


« On ne voulait pas récupérer le mouvement, pour ne pas que ça ternisse ce qu’on avait fait », a expliqué au Devoir Valérie Darveau, communicatrice du groupe, qui termine son baccalauréat en journalisme.


Inspirée par le mouvement de Mai 68 et l’université expérimentale Black Mountain College en Caroline du Nord, l’EDLMR a largement contribué à la créativité joyeuse, au dynamisme et à l’intelligence du mouvement étudiant, remarqué au-delà des frontières. Pour chaque « marche du 22 », la bande s’activait dans son atelier après avoir échangé avec ses comparses d’autres départements — philosophie, littérature, sociologie, anthropologie — pour enrichir sa création. Sa scène, c’était la rue, dont elle orchestrait avec brio la signature visuelle. Plusieurs milliers d’affiches en sont nées, aux slogans souvent ingénieux, surplombant les vagues humaines. « La société, c’est un tout bien plus grand que la somme de ses parties ». « Printemps érable ». « Le combat est avenir ». D’ailleurs, le credo de l’EDLMR est hodie mihi, cras tibi. « Aujourd’hui pour moi, demain pour toi. » Et le cube rouge géant, porté à bout de bras par les manifestants ? Elle aussi.


Certains l’ont accusée d’être un centre de propagande. Ce à quoi l’EDLMR répondait, dans nos pages : « l’ambiguïté et les jeux de mots des slogans de la Montagne rouge […] servent à lancer la réflexion plutôt qu’à la clore ».


Le 22 mars, 2000 affiches sortaient de leurs planches sérigraphiques. Le 22 avril, pour le Jour de la Terre, ils plantaient un carré de 16 érables rouges à la base du mont Royal. Le 22 juin, ils participaient à l’essai visuel interactif Rouge au carré, à l’invitation conjointe de l’Office national du film et du magazine Urbania, dont est aussi sorti un numéro spécial sur la grève.


En août, le collectif new-yorkais Just Seeds, actif pendant le mouvement Occcupy Wall Street, invitait l’EDLMR à créer et exposer son travail dans sa galerie, Interference Archives. Pas mal pour six mois d’activités. Le mouvement étudiant leur aura servi de stage exceptionnel.


« Comme humains, ça nous a tous politisés, donnés une conscience nouvelle, peu importe le domaine dans lequel on va oeuvrer », indique Valérie Darveau.

 

Victoire


La décision était déjà prise avant les élections, qui leur ont tout de même laissé un goût amer et pas seulement pour le drame survenu en fin de soirée. « On était vraiment découragé de voir les libéraux entrer si fortement », rapporte la jeune femme, qui écrivait le 5 septembre sur le site de l’EDLMR : « On s’est battu en s’unissant, en s’organisant, en créant ensemble. On se réveille ce matin devant un Québec divisé, apeuré, perplexe, profondément mal à l’aise. » Triste constat que leur lutte n’avait pas autant réveillé les Québécois qu’ils l’auraient souhaité.


Mais le combat est loin d’avoir été vain, croient-ils. « L’objectif [bloquer la hausse] a été atteint, du moins pour l’instant », dit la porte-parole. Et l’équipe se réjouit du taux de participation électorale plus élevé qu’aux derniers rendez-vous des urnes, succès qu’elle rattache toutefois moins à la grève étudiante qu’au mouvement social plus large qui en a jailli.


« La victoire du mouvement étudiant ou de tout mouvement ne peut être consommée immédiatement. On pourra sûrement en ressentir les effets dans 5, 10 ou 20ans. Mouvement historique, Victoire historique. Nous avons travaillé pour laisser une trace du combat que nous avons mené, mais nous nous souviendrons : d’un moment de solidarité de la jeunesse québécoise, de l’espoir de changement au Québec et d’un sentiment d’avoir fait partie de quelque chose qui nous dépassait grandement. […] Ce qui pourrait être perçu comme un acte de mort doit l’être comme une déclaration de vie. »


La création graphique sortie de l’EDLMR est actuellement exposée en marge de la célèbre exposition annuelle du World Press Photo, au Marché Bonsecours.