Guerre de 1812 - Un illustrateur refuse de cautionner les distorsions historiques des conservateurs

Oeuvre de l'exposition Dessiner l’Amérique française : les illustrations de Francis Back
Photo: Oeuvre de l'exposition Dessiner l’Amérique française : les illustrations de Francis Back

Illustrateur historique chevronné, soucieux de précision et de justesse dans ses croquis, Francis Back a des fourmis dans le crayon ces jours-ci. Au moment où l’on commémore à grand renfort d’événements et d’expositions la guerre de 1812, le fils du père de L’homme qui plantait des arbres refuse de cautionner les dérapages et les distorsions historiques qui marquent le discours du gouvernement Harper.

Il faut le dire, Francis Back, qui a derrière la cravate plus de trente ans de carrière en illustration historique, déteste les approximations. Avant de coucher le passé sur papier, ce féru d’histoire passe des semaines à scruter des piles d’actes notariés du xviie siècle, à fouiller les correspondances de généraux ou à analyser des fonds d’archives à Paris ou Washington. Histoire de rendre avec le plus de justesse possible le contour des premiers jardins de Nouvelle-France ou le visage d’un illustre chef amérindien. Là réside toute l’essence de son métier : remonter le fil du temps à la manière d’un détective pour déceler les indices qui permettront d’accoler au passé l’image la plus juste possible.


Une tâche immense, et lourde de responsabilités, estime-t-il, surtout quand l’histoire a des trous de mémoire.


« Je me vois comme un communicateur visuel. L’art de l’illustration historique, c’est de montrer ce qu’on sait et d’éviter de montrer ce qu’on ne sait pas. C’est la seule façon d’éviter les erreurs historiques qui seront perpétuées pendant des décennies », dit l’illustrateur, qui pratique ce métier depuis l’âge de 16 ans.


Or ces jours-ci, le passé a bon dos. Les commémorations entourant la guerre de 1812 par le gouvernement fédéral donnent lieu à des distorsions inouïes, estime-t-il. Invité à réaliser quatre fresques sur le fameux conflit de 1812, Francis Back a refusé de participer au contenu visuel de l’exposition inaugurée en grande pompe cette semaine par le ministre fédéral de Patrimoine canadien, James Moore, au Musée de la guerre d’Ottawa.


«On s’évertue à mettre l’accent sur le fait que ce conflit a construit le Canada. C’est une aberration. Le Canada existait bien avant, depuis sa mention par Jacques Cartier. En plus, on dit que cette guerre n’a fait aucun perdant, alors que les autochtones, qui étaient les alliés de l’Angleterre, sont ceux qui ont payé le prix le plus lourd en voyant leurs terres cédées aux Américains », s’insurge l’illustrateur historique.


Pour lui, on nage ces jours-ci en plein révisionnisme. « On est revenu à l’époque de l’instrumentalisation et de la manipulation de l’histoire. On présente des visions tronquées de la réalité », ajoute-t-il.


Le dessinateur, dont la plume est recherchée tant en Europe et aux États-Unis qu’en Asie pour illustrer des livres historiques, des story-boards de films, des illustrations pour les musées et les parcs, n’en est pas à sa première déconvenue face aux distorsions qui s’insinuent dans le carnet de commandes du gouvernement fédéral. Appelé par Postes Canada à soumettre un dossier de recherche et des croquis pour honorer une série de personnages liés à la guerre de 1812, le dessinateur a vu aussi ses esquisses refusées.


Un de ses projets présentait notamment Tecumseh, le grand chef amérindien qui rallia 3000 hommes de différentes tribus pour faire la guerre aux Américains aux côtés de l’Angleterre. On reprocha à sa représentation du chef autochtone d’arborer un air trop vindicatif. « Tecumseh était l’artisan de la défense autochtone, il était normal de lui donner un air guerrier. On voit qu’on cherche des symboles inventés, ou politiquement corrects, qui ne collent pas toujours à la réalité. Pour moi, c’est un recul de la science historique, et de la science en général », dit-il.


L’histoire instrumentalisée


L’illustrateur, dont le travail est exposé au Musée Marguerite-Bourgeoys jusqu’en octobre dans la foulée de l’exposition Dessiner l’Amérique française : les illustrations de Francis Back, se désole de la façon dont l’histoire est souvent malmenée pour des raisons politiques ou par pure ignorance. L’exposition en cours au musée de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours vise justement à expliquer les dessous du métier d’illustrateur historique, un métier méconnu qui dépasse le simple rôle de dessinateur.


Jusqu’au xviiie siècle, on invitait des peintres de renom à représenter joliment des fresques historiques, parfois sans aucun souci de la réalité historique. Encore au chalet du Belvédère du mont Royal, on peut voir une fresque dépeignant Jacques Cartier aux côtés d’un chef amérindien affublé d’une coiffe colorée. « Ça n’a absolument aucun sens historiquement, puisque le chef est costumé comme un Shawnee des tribus des Grands Lacs », dit-il.


Ce dernier, qui s’alimente abondamment aux archives du Québec et dans les fonds de Bibliothèque et Archives du Canada, s’inquiète d’ailleurs de l’abolition d’une centaine de postes annoncée par le gouvernement Harper chez les archivistes. « Non seulement on instrumentalise l’histoire, mais on tarit lentement les sources du savoir et de la connaissance. Comment pourra-t-on garder ce savoir accessible s’il n’y a plus personne pour les traiter ? », s’interroge l’artiste.


Francis Back a appris son métier tout jeune en Europe, alors que son père, Frédéric Back, s’initiait au cinéma d’animation à Paris. Il dit être tombé tout petit dans la potion historique. De sa chambre donnant sur le château de Vincennes, il a tracé ses premiers croquis de chevaliers et de chevaux galopants. Avec « Fred », comme il surnomme son père, il a arpenté les lieux du débarquement de Normandie. « L’histoire, je l’avais sous les yeux à tous les jours et je la gobais comme une éponge ! »

24 commentaires
  • Gabrielle K. Laflamme - Inscrite 15 juin 2012 01 h 29

    et les autres, qui sont-ils ?

    Merci M.Back pour votre intégrité et votre professionnalisme.
    Mais qui sont les autres illustrateurs qui, eux, ont accepté de manipuler l'histoire aux goûts des politiciens.
    Une analyse critique de leur travail devrait être fait pour remettre les pendules à l'heure et faire sortir ces manipulateurs de l'histoire de leurs tannières.

  • Claude Laferrière - Inscrit 15 juin 2012 05 h 52


    Voici un de mes textes qui n'a pas passé la rampe au Canada anglais. Ce ne sont pas seulement les conservateurs qui veulent réécrire l'histoire de 1812, c'est tout le Canada anglais qui s'yy refuse et qui refuse de voir un lien avec l'affaire du SS Caroline. Victoire des britanniques contres les méchants américains? Pas si sûr que ça.

    Bon nombre de mes ancêtres ont quitté l'Amérique du nord britannique au lendemain des pendaisons au Pied-du-Courant., tout comme les Irlandais du Haut Canada. Désolé pour l'anglais.

    THE BATTLE 0F 1812 REVISITED
    The Caroline Affair
    The battle of 1812 was supposedly lost by the U.S. and therefore won by Great Britain. Apparently, it is true. But rebels in Upper and Lower Canada would continue to challenge the Anglo-Anglican Monarchists by waging a secret uprising in both Canada that will end in 1838. In Lower Canada, the hanging of a few French Canadians rebels at “au Pied-du-Courant” will stop the rebellion while in Upper Canada the revolt will rise to a higher degree of intensity and lead ultimately to a major diplomatic incident between the British North America and the U.S. It is remembered as the Caroline Affair.
    It’s impossible not to draw some lines between the Battle of 1812 and the Caroline Affair in 1837-38 despite the lapse of time. The victory roll of 1812 was much used by the Brits to hide the revolt of the Catholics forming the majority of Lower Canada, namely the French, and a strong minority of Upper Canada, mostly from Irish descent. Therefore, the treat against the Anglican Monarchists was much more from the inside than from the U.S. After 1812 and until the Caroline Affair, forging unity among colonials of different language and religion was paramount and overwhelming to the political establishment in order to supersede the call for a Republic similar to the U.S., where state and church are be separated.
    As a matter of fact, the Battle of 1812 settled nothing from the inside. The revolt was still brewing among

  • Ben Batt - Abonné 15 juin 2012 06 h 40

    "Message du premier ministre"

    L'autre jour, quand j'ai consulté une page sur le site d'Environnement Canada, mon attention a été attirée par un texte de publicité relatif à la guerre de 1812. En fait, c'est un lien vers le site sur cette épisode de l 'histoire. http://www.meteo.gc.ca/city/pages/qc-17_metric_f.h

    J'ai pris connaissance du "Message du premier ministre". Ce texte ultra guerrier est tout simplement une honte. Sa lecture permet de comprende l'obstination guerrière de Mr S. Harper.


    C'est triste!!!

    • Loraine King - Inscrite 15 juin 2012 09 h 14

      Merci pour ce lien - incroyable que M. Harper présente la guerre de 1812 comme étant le fondement de la confédération. Ce qui revient constamment en lisant les débats de l'époque précédant 1867 tenus dans les assemblées législatives des provinces et du Canada Uni c'est que les Pères de la confédération étaient obsédés par la guerre civile américaine et qu'ils voulaient à tout prix empêcher qu'un tel désastre se produise ici. A ce chapitre on ne peut pas nier que la confédération fut un grand succès.

    • Gilles Théberge - Abonné 15 juin 2012 21 h 03

      Non il a dit fondation du Canada... J'imagine que ces glorieux soldats étaient les successeurs de Champlain, parce qu'en 2008 Harper nous a dit que Champlain avait été le premier gouverneur du Canada. Et la «perle» des antilles sa successeure. J'en suis encore tout remué...

      Donc le Canada est le résultat d'une longue, très longue gestation, qui aura durée de 1608 (Champlain) jusqu'à 1812.

      Une grossesse avec une telle dimension temporelle n'aurait-elle pas sa place dans le livre des Records Guiness sous le titre de : la plus longue gestation?

      Non vous pensez pas ? Ah dommage!

  • Cloutier Denis - Inscrit 15 juin 2012 09 h 18

    '' Message du premier ministre '' texte

    La guerre de 1812 fut un événement marquant dans l'édification de notre grand pays. À l'occasion du 200e anniversaire de cette guerre, j'invite tous les Canadiens à découvrir ce pan de notre histoire et à commémorer nos fiers et braves ancêtres qui se sont battus et ont remporté la victoire malgré l'inégalité des forces en présence. Alors que nous nous préparons à célébrer notre 150e anniversaire en 2017, les Canadiens auront l'occasion de rendre hommage aux fondateurs du Canada et aux héros qui l'ont défendu, tout en soulignant les grands moments de son histoire.


    Hé voila , les fondateurs du Canada sont issues de 1812 maintenant.

  • Claude Laferrière - Inscrit 15 juin 2012 09 h 30

    Suite du texte en langue anglaise

    As a matter of fact, the Battle of 1812 settled nothing from the inside. The revolt was still brewing among Catholics whether from French or Irish descent.
    In 1837-38, after the many battles waged by the SS Caroline, a steamship led by Irish colonial rebels but armed by Americans, in the surroundings of Niagara Falls, the meaning and the strange negotiations preceding the treaty that ensued to end this strange war show a different perspective on the true nature of U.S.-Canada diplomatic relationship at a sensitive time. The Brits invaded the U.S. soil in order to neutralize the so called Irish rebels, in other words Catholics were plotting the annexation of British North America to the U.S. The stakes were high, namely living free in a Republic that should be extended to the north, and ending religious segregation and the aristocratic privileges of an English monarchist minority group. But the coup led by amateurs simply failed.
    These incidents, quite far and separated from the Battle of 1812, led to the Webster-Ashburton Treaty of 1812. During the course of negotiations, U.S. Secretary Webster admitted that the use of force by the Brits was justify considering the necessity of self-defense, which forms the very legal basis of preemptive strike or anticipatory self-defense, but in the same pace denied that force was necessary in this particular case. Therefore, the invasion of U.S. territory was not! Lord Ashburton apologized for the invasion.
    What conclusion should we draw from this agitated period of Canadian-U.S. relations? British North America was wrong! The Irish Catholic rebels were justified to leave for brighter skies and the Brits should have let them go. Period!
    Moreover one Alexander Mcleod, a Canadian sheriff involved in the killing of rebels on U.S. soil, was captured and charged for murder before an American court but finally found innocent on technicalities and repatriated to Canada. McLeod was subject to intense diplomatic correspondance between