L'art du déplacement - Tous les chemins mènent au parkour

Le parkour, cette discipline née en banlieue parisienne, serait une « solution pertinente aux problèmes de bandes rivales, force pour contrer l’inertie, occasion d’affronter ses peurs ».
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le parkour, cette discipline née en banlieue parisienne, serait une « solution pertinente aux problèmes de bandes rivales, force pour contrer l’inertie, occasion d’affronter ses peurs ».

Il existe plusieurs façons de se rendre du point A au point B et les adeptes du parkour en exploitent toutes les possibilités. Ils affrontent les obstacles en sautant, en grimpant, en courant, et ils élèvent la locomotion à un niveau artistique. Puissante méthode d’entraînement, l’art du déplacement va même plus loin : il transforme la façon de voir la vie.

Vincent Thibault s’est accroupi, a posé les deux mains sur le chemin asphalté près de l’aire de jeu du parc Lucien-Borne, à Québec, et m’enjoint de me déplacer de côté, com me un singe.


Pour l’entraîneur de 27 ans, cofondateur de l’Académie québécoise d’art du déplacement (ADD), cette aire est le point de départ de l’entraînement. Pour une émétophobe/mysophobe, c’est plutôt une surface couverte d’urine, de crachats, de saleté, de vomissures.


Simulant l’enthousiasme, je l’imite pendant que mon corps combat son trouble obsessionnel compulsif. « Il se peut que tu aies mal aux mains au début. C’est normal. On est tellement habitués aux surfaces lisses, en plastique ou en cuir, qu’on a tranquillement perdu l’habitude des sensations tactiles différentes. »


Oui, ça fait mal, mais rien à voir avec cette lancinante douleur à l’orgueil de prendre plaisir à ce contact avec la réalité.


Sur la quatrième de couverture de son livre L’art du déplacement, force, dignité, partage - l’un des rares documents sur cette discipline née en banlieue parisienne -, Vincent Thibault décrit le « parkour », ou « freerunning », comme une« solution pertinente aux problèmes de bandes rivales, force pour contrer l’inertie, occasion d’affronter ses peurs ».


Ça tombe à point avec les actuelles préoccupations sociales, autant à l’é chelle collective qu’individuelle. En parkour, on n’est pas cantonné à un seul point de vue. On cherche une autre façon d’affronter les obstacles, de la ville et de la vie.


Ainsi, devant un escalier, les athlètes vont ramper à reculons sur la balustrade plutôt qu’utiliser les marches pour le monter, bref, trouver une façon plus rapide, efficace, gracieuse et spectaculairement fluide de l’aborder. Pour notre photographe, Vincent s’est exercé sur les blocs de béton d’un stationnement, s’accrochant de l’un à l’autre sans bruit.


On l’aurait cru chaussé de nuages. Pendant que la passagère d’une Toyota Tercel souriait comme une gamine en roulant près de cette performance spontanée, un jeune homme pianotait sur son cellulaire, dos à l’action. Il ne s’est jamais aperçu que sa ville lui offrait un étonnant spectacle.


Le parkour ne demande presque rien, même pas quel ques années de moins. Des vêtements amples, des espadrilles et du mobilier urbain, au choix. La forme ? « Faut partir d’où on est », dit l’instructeur, le seul à être certifié en ADD au Québec. Il ajuste l’entraînement à l’état de santé de ses apprentis, élèves du primaire comme sexagénaires, et son programme travaille autant le cardio que l’ego.


La philosophie de cette discipline sportive, qui gagne en popularité, rappelle celle des arts martiaux que Vincent Thibault a pratiqués pendant dix ans. « N’importe quelle tradition un peu spirituelle enseigne que le secret dans la vie est de voir des opportunités dans les obstacles. Je ne connais aucune autre discipline qui montre un enseignement de la vie aussi tangible que le parkour. »


L’enseignement de l’art du déplacement est d’ailleurs offert dans certains program mes d’inclusion sociale auprès des jeunes en difficulté. Dans son documentaire Jump Westminster, Julie Angel, cinéaste et doctorante intéressée par l’art du déplacement, montre les effets positifs du parkour sur des jeunes venant de milieux défavorisés de Grande-Bretagne, un pays ayant participé à l’explosion du parkour.


Le taux de criminalité y a chuté et cette façon de s’approprier le mobilier urbain développe les habilités sociales, l’estime de soi, et enseigne aux adolescents - et autant aux adolescentes - à s’adapter à leur environnement dans un sport amusant, hip et original.


Sous le regard de leurs profs, on les voit sauter à des distances qu’ils n’auraient jamais cru possibles, fiers d’avoir relevé un défi qu’ils pensaient irréalisable quel ques minutes plus tôt.


 

Aux pompiers, militaires, policiers…


Le film d’une trentaine de minutes, disponible sur YouTube, permet surtout de voir l’accessibilité à cette discipline souvent montrée sous son angle acrobatique. « Le parkour est loin d’être pour les junkies d’adrénaline et les accros du risque, y raconte Julie Angel. Les individus qui le pratiquent s’entendent pour dire que leur discipline requiert calme et paix d’esprit. Il n’y a pas de place pour le risque et le danger. Le focus est sur la perfection du mouvement. »


Lorsque Vincent marche dans la ville, il n’utilise pas l’art du déplacement. Mais l’ADD lui sert quotidiennement parce que l’entraînement façonne tous les muscles du corps, dont les précieux stabilisateurs, et améliore la coordination, l’équilibre, l’endurance.


« C’est rare que je me pète la gueule. Je m’enfarge et hop ! je fais une roulade », dit celui qui aimerait enseigner cet art aux pompiers, militaires et policiers comme cela se fait en Europe. « Mais surtout, l’obstacle est une métaphore. Dans la vie, les obstacles sont nombreux et si on ne s’y prépare pas, on perd l’habitude de fournir des efforts. L’entraînement aide à prendre le réflexe de changer de perspective, à voir les choses autrement. »


Que les peurs s’affrontent. Toutes.


Et que des mains, ça se lave.

1 commentaire
  • Mélissa Richard - Inscrite 5 juin 2012 21 h 22

    Participante et émétophobe

    J'ai participé aux trois journées de cet inoubliable séminaire, et j'ai découvert que j'étais beaucoup plus forte physiquement et mentalement que je le croyais car je déteste le vent, la pluie, le froid... et je suis émétophobe.