Extension du domaine de la lutte

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	À ce 97e jour de grève, les manifestations ont démontré, au décompte, plus de créativité que de casse. L’imagination, le pouvoir de l’image et l’esprit de jeu sont aussi, depuis mars, du lot.</div>
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir
À ce 97e jour de grève, les manifestations ont démontré, au décompte, plus de créativité que de casse. L’imagination, le pouvoir de l’image et l’esprit de jeu sont aussi, depuis mars, du lot.

Si la tension du printemps étudiant monte, jusqu’à risquer l’instabilité et l’intenable, il demeure qu’à ce 97e jour de grève, les manifestations ont démontré, au décompte, plus de créativité que de casse. L’imagination, le pouvoir de l’image et l’esprit de jeu sont aussi, depuis mars, du lot. On compte les vitres éclatées et les arrestations, déplorables, mais impossible de recenser les chorégraphies minute, les flash mobs, les costumes, les performances in situ et les textes engagés nés du bouleversement social actuel. Regard sur cet art, littéralement engagé.

L’imagination dans la rue


Nommons la revue Fermaille/expiratoire de création, dont le 14e numéro sort lundi, qui maintient, avec des moyens de bric et de broc, son parti pris de créations livrées dans une surprenante qualité d’édition. Nommons le band à géométrie variable Movimento, avec ses 15 à 40 musiciens de fort niveau, qui répètent les entrelacements de rythmes brésiliens en studio avant de descendre manifester. Nommons les corps in situ de Mandoline Hybride. Nommons cet AnarchoPanda récurrent qui tient, foi de critique, plus de la performance d’art visuel que de la mascotte. Des exemples parmi tant d’autres pour illustrer l’imagination, descendue dans la rue.


L’engagement politique s’est paré d’un vernis créatif avec l’arrivée des raves et du courant altermondialiste, comme le rappelle la sociologue de l’art Ève Lamoureux. « On voit depuis le désir de sortir des luttes très austères, très sacrificielles, qui restent associées à la gauche militante et, disons-le clairement, au communisme. » Deux dimensions entrent en jeu, rappelle la professeure à l’UQAM : certains manifestants disent qu’ils n’ont d’autre choix que de manifester, comme les créateurs disent qu’ils n’ont pas le choix de créer. En résultent des implications très personnelles.


« C’est aussi une stratégie parce que, par le ludisme, on peut attirer plus de gens, poursuit Ève Lamoureux. On peut aussi apparaître dans une société médiatique où l’enjeu n’est plus tant d’être vu que d’être entendu. Paradoxalement, c’est plus dur maintenant parce qu’il y a trop de bruits, trop [d’informations autour], et c’est pourquoi cette créativité-là entre au coeur de la lutte. »


Les gestes artistiques démocratisent l’engagement. « C’est plus facile d’attirer du monde par cette voie qu’avec un discours politique rigide. Et chacun peut s’exprimer, selon sa compréhension de la créativité : il est plus simple de participer à un flash mob que de faire un tract politique argumenté. » La manifestation heureuse et faite tout sourire peut attirer en réponse une « posture plus sceptique et plus critique des analystes politiques, qui n’y voient pas le discours cohérent. Je suis convaincue au contraire qu’il y a un travail très sérieux de réflexion qui se fait. »


Pour Léo Guiollot, percussionniste, étudiant doué en musique à l’Université de Montréal et chef du groupe Movimento, la musique et la belle folie « canalisent la colère de la foule et des étudiants, et la transforment. On le sent quand on joue ». De la grogne au plaisir, les revendications se muent, plus constructives. Mais si, comme observateur, on ne prend pas au sérieux une manifestation qui canalise positivement la rage, est-ce qu’on n’est pas en train d’appeler à la casse ?

 

Une nouvelle école ?


Le directeur des informations économiques de BBC News Paul Mason signait récemment un article, se demandant si les manifestations artistiques nées du mouvement Occupy devenaient une esthétique, une nouvelle école d’art contemporain. La guérilla, l’art engagé, la prise de parole, l’action directe pourraient, selon certains des artistes qu’il a interviewés, sortir une génération entière de créateurs de ses argumentaires, de ses concepts et des demandes de bourse, et ramener l’art au coeur de la cité, le remettre en contact avec les citoyens, tous les citoyens.


L’inverse pourrait aussi être vrai. « On m’a assez vite affublée du terme « chorégraphe engagé et politique », confiait récemment l’artiste Mélanie Demers, qui présentera une nouvelle oeuvre au Festival TransAmériques, créée en pleine crise étudiante. Cette étiquette peut être lourde et, étrangement, je ne la retrouve pas dans Goodbye. L’engagement, présentement, est dans la rue ; d’autres prennent le relais. Ça soulage, je peux plonger dans l’intime. On a beau dire, être artiste engagé peut être une posture, une imposture de protection. On a le beau rôle, à faire l’agitateur, dans un monde qu’on crée et contrôle, avec ce quatrième mur qui nous protège. Est-ce qu’on est prêt à assumer le poids des questions qu’on pose, à accueillir la réponse qui va venir ? Sur scène, on contrôle tout. Si on accepte l’ouverture, qu’on ne contrôle plus, c’est là que ça devient politique. »