Bédé - Pour ses 30 ans, Red Ketchup se paie une exposition et des rééditions

C’est dans cette case, en avril 1982, dans le magazine Croc, que le personnage de Red Ketchup a fait sa première apparition à l’intérieur des aventures de Michel Risque.<br />
Photo: La Pastèque C’est dans cette case, en avril 1982, dans le magazine Croc, que le personnage de Red Ketchup a fait sa première apparition à l’intérieur des aventures de Michel Risque.

La toile est grotesque, à l'image de l'homme: en grand format, elle présente, en reprenant les techniques graphiques des grands maîtres, le personnage de bande dessinée Red Ketchup, imaginé dans les années 1980 par Réal Godbout et Pierre Fournier. L'antihéros y enjambe la ville de Québec qui elle, est en train de s'enfoncer, pour mieux disparaître dans le fleuve, là où il rétrécit.

La peinture a été commandée par un particulier. Elle a été rarement exposée à ce jour et peut depuis quelques jours être contemplée à la bibliothèque Saint-Jean-Baptiste de Québec où, dans le cadre du Festival de la bédé francophone de Québec, qui ouvre officiellement ses portes aujourd'hui, l'agent du FBI, psychopathe, toxicomane et pathétique se retrouve au coeur d'une vaste exposition retraçant sa carrière. Histoire de bien célébrer ses 30 ans d'existence.

«Trente ans! Ça ne nous rajeunit pas», lance à l'autre bout du fil Sylvain Lemay, professeur de bande dessinée à l'Université du Québec en Outaouais et fidèle de cette série qui a fait les beaux jours du magazine satyrique Croc dans les 1980. «Ça confirme toutefois la qualité de l'oeuvre, qui traverse les époques et trouve encore sa place aujourd'hui.»

La réédition dans les dernières années par la jeune maison d'édition La Pastèque des aventures de Red le confirme d'ailleurs. Le projet mnémocommercial se poursuit aujourd'hui avec le lancement du premier tome de l'intégrale de cette série, jumelé à la publication du Couteau aztèque, un assemblage de planches qui n'avaient jamais été encore rassemblées dans un seul album.

À l'autre bout du fil, Réal Godbout, père avec Fournier de cette figure emblématique du 9e art québécois, s'étonne: «Je constate que Red Ketchup a toujours un impact aujourd'hui auprès des lecteurs de bandes dessinées, mais je ne peux pas expliquer pourquoi. C'est peut-être parce qu'il est étrange, ambigu, malsain et excessif. On ne sait s'il est bon ou méchant»... et tout ça construit un univers troublé et troublant qui oscille entre le loufoque et l'absurde.

Récit inédit...

La recette a été gagnante en avril 1982, quand l'albinos aux cheveux roux s'est présenté pour la première fois à son public dans une case des aventures de Michel Risque, publiées dans le magazine Croc. Et elle semble toujours fonctionner aujourd'hui, même si Pierre Fournier, scénariste de la série, assure que rien de tout ça n'avait été planifié. «Red Ketchup a été imaginé au rythme de quatre planches par mois, dans la plus grande improvisation, explique-t-il. Rétrospectivement, on est très fier de ce qu'on a fait, mais on ne pensait pas que ça aurait pu aller si loin.»

Avec son grotesque poussé à l'extrême pour faire rire, ses scénarios alambiqués, des calembours parfois foireux, les détracteurs de cette série humoristique et surtout ses attaques en règle contre la montée du conservatisme et du néolibéralisme à la sauce Reagan et Thatcher, Red Ketchup a fait sa marque en son temps, mais trouve toujours sa place aujourd'hui. «Regardez autour, dit M. Lemay. Les figures ont changé. La critique de l'idéologie, elle, reste.»

Mort en pleine gloire et en raison de la disparition du magazine Croc où il sévissait — ça s'est passé en 1995 —, cet agent qui savait si bien faire la farce n'a jamais revu le jour autrement que dans les relectures de son passé. Ce qui pourrait être d'ailleurs chose du passé. «Il y a toujours un album que nous n'avons jamais terminé, dit Réal Godbout. Et on songe parfois à le faire.»

Son titre? Élixir X, arrêté en plein vol par la fermeture abrupte du magazine satyrique. Il manquerait 22 planches pour amener ce récit délirant au bout. «Nous avons eu idée de la conclusion, ajoute Pierre Fournier, mais si nous décidons de le terminer, nous voulons encore le faire au rythme de quatre planches à la fois», pour conserver l'esprit de cette oeuvre qui a marqué, qui marque et qui, sans doute, marquera.