Les Gayrilleros à l’assaut de la scène

Dans les coulisses du théâtre, Tina et Samantha mettent la touche finale à leur préparation, qui peut prendre jusqu’à trois heures. Certains transsexuels, comme Samantha (à droite), portent une perruque et des sous-vêtements rembourrés pour accentuer leur féminité.
Photo: David Fabrega.com Dans les coulisses du théâtre, Tina et Samantha mettent la touche finale à leur préparation, qui peut prendre jusqu’à trois heures. Certains transsexuels, comme Samantha (à droite), portent une perruque et des sous-vêtements rembourrés pour accentuer leur féminité.
Une nuit de juillet 1998, deux policiers l’avaient même suivie à sa sortie d’El Mejunje, puis passée à tabac et emprisonnée pour avoir gardé sur elle son maquillage et ses vêtements de femme après le spectacle. Elle restera plus d’une semaine en prison, le bras droit fracturé et la mâchoire disloquée.

Une nouvelle loi officialise l’existence des transsexuels

Aujourd’hui, l’attitude des autorités est plus permissive puisque ce théâtre du centre de Cuba, à seulement quatre heures de route de La Havane, fait salle comble tous les samedis soirs avec son fameux spectacle mettant en vedette des artistes transsexuels. Comment ces derniers ont-ils pu passer de la marginalité aux lumières de la scène en seulement quelques années? Grâce à Mariela Castro, la fille de l’actuel président, Raoul Castro. En 2008, après des années d’activisme pour les droits des homosexuels, elle a fait approuver une loi autorisant les opérations chirurgicales de changement de sexe à Cuba. Depuis, l’État ne peut plus nier l’existence des transsexuels.

La longiligne Samantha, 24 ans, qui ajuste sa perruque blonde et son soutien-gorge rembourré, est le symbole de cette nouvelle génération. Elle explique que son statut de célébrité locale lui assure des revenus supérieurs à ceux de ses aînées, qui, rejetées dans la plupart des emplois, étaient souvent obligées de se prostituer pour vivre.

Même désir de respect et d’indépendance chez Angela, geisha exubérante aux ongles interminables, venue spécialement de La Havane pour participer à l’élection de «Miss Trans Cuba 2011». Elle jette un bref regard derrière le rideau rouge qui la sépare encore de la scène et signale avec fierté la présence de son père et de son frère dans le public: «Avant, la pression sociale était trop forte, surtout à La Havane. Personne n’osait s’afficher avec un fils ou un frère transsexuel.»

La scène comme espace d’insertion sociale et professionnelle

Il est 21h, dans les gradins du théâtre à ciel ouvert, le public, comptant plus de 200 personnes, est hétéroclite: mères de famille, hétérosexuels d’âge mûr, adolescentes prépubères, jeunes homosexuels, etc. Cette variété de spectateurs a donné à El Mejunje son statut de figure de proue en matière d’intégration sociale et de diversité culturelle à Cuba. Bâtie il y a 28 ans sur les ruines d’un hôtel de luxe américain, l’Oriental, c’est l’unique salle de spectacle de l’île où l’État tolère les performances d’artistes transsexuels. Le directeur, Ramón Silverio, ancien professeur dans la cinquantaine, est fier de sa mission éducative et sociale: «Au début, seuls quelques homosexuels assistaient aux spectacles, encore clandestins. Au fil des ans, le talent des artistes a attiré un public de plus en plus large et nombreux, malgré la pression de la police. Cela a permis de sensibiliser les Cubains à la question de la transsexualité et aujourd’hui, les transsexuels sont mieux acceptés par la population.»

Chant, danse et même critique sociale sont au programme avec un numéro d’humour qui aborde la question de l’homosexualité au sein de l’armée cubaine. Dans le public, les éclats de rire se mêlent aux vapeurs de rhum et chacun y va de son billet, 5 pesos cubains convertibles pour les plus fortunés, glissé dans le corset des artistes. Juanita, Samantha et les autres ne reçoivent pas de salaire fixe, elles sont rémunérées uniquement avec les pourboires des spectateurs.

Minuit, le spectacle est terminé et le flot des spectateurs se dilue dans les rues. Juanita ne craint plus la nuit. Elle rentre chez elle dans le quartier populaire du Condado, seule, portant fièrement ses vêtements de femme. Quand on lui demande où les transsexuels de Santa Clara puisent la force nécessaire pour résister à l’homophobie et faire évoluer les mentalités, elle cite fièrement l’autre légende de la ville, Ernesto Che Guevara. Lui qui, accompagné d’une poignée de guérilleros, déclara en libérant Santa Clara lors de la révolution socialiste des années 1950: «Soyons réalistes, exigeons l’impossible!»

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Collaboration spéciale