Déraciné, une oeuvre vidéo plus engagée - L'artiste Isabelle Hayeur sur les traces de l'urbanisation effrénée de la banlieue

Déraciné pose un regard critique et par moments poétique sur notre façon de construire le paysage périurbain.<br />
Photo: Isabelle Hayeur Déraciné pose un regard critique et par moments poétique sur notre façon de construire le paysage périurbain.

Tout se transforme. Même les paysages qu'on croit, à tort, immuables. Artiste de référence en photographie de paysage, Isabelle Hayeur sonde ces territoires refaçonnés par l'humain depuis la fin des années 1990. Sa nouvelle œuvre vidéo, Déraciné, porte sur l'urbanisation effrénée du territoire périurbain et la perte de repère qu'elle induit.

Déraciné pose un regard critique et par moments poétique sur notre façon de construire le paysage périurbain. Et comment celle-ci influence nos modes de vie. Ses plans fixes juxtaposent une nature relativement préservée et des sites où on a tout rasé sur des kilomètres carrés pour y ériger des habitations uniformes ou des installations industrielles en complète rupture avec leur environnement.

Ils exacerbent le «caractère hostile» et la «perte d'espace complètement absurde» de ces lieux-là, indique l'artiste en entrevue au Devoir. Le court métrage s'inscrit dans le prolongement de Loosing Ground, achevé en 2009, qui ciblait l'urbanisation standardisée et déshumanisante du Quartier Dix30, au sud de Montréal. Et soulignait la démolition et la déforestation galopantes qui l'ont précédé.

«J'avais envie de continuer cette recherche entre autres parce que je suis retournée plusieurs fois sur les lieux depuis deux ans», explique l'artiste. Elle avoue avoir inséré aussi des images de la ville d'Omaha aux États-Unis, «ville-banlieue sans fin» comme le pays voisin en compte plusieurs.

Cette fois, l'artiste aborde son sujet sous un angle écologique plus marqué. Sa caméra s'attarde à la pollution et à la domination de l'automobile qui accompagnent ces grands développements. L'artiste, qui alterne projets vidéo, photographiques et installations in situ, ne cache pas ses ambitions militantes.

Plus engagée

«Ma pratique a évolué pour devenir de plus en plus engagée», confie-t-elle. Déraciné a vu le jour aussi pour faire écho aux préoccupations d'un groupe de résidants du chemin des Prairies à Brossard, dont la vie a été complètement perturbée par l'implantation du Quartier Dix30.

Le chemin champêtre est devenu une infernale route de transit, seule voie d'accès au Dix30, outre le boulevard Rome. Les vieilles maisons (dont l'une constitue le point de départ de Loosing Ground) et l'aire boisée du secteur ont disparu. Au-delà de leur qualité de vie amoindrie, ces citoyens déplorent l'absence de planification urbaine pour arrimer intelligemment le Dix30 au Brossard existant.

«J'ai grandi en banlieue, alors j'ai été confrontée à ce problème où on efface complètement le paysage en le polluant au passage.»

Cinq expositions en cours ou à venir dans les prochains mois mettent ses oeuvres en vitrine, au Canada et aux États-Unis. Le Musée national des beaux-arts du Québec lui consacrait une exposition solo en 2010. Une autre de ses vidéos, The Fire Thef, sera présentée dans quelques jours à Berlin, dans le cadre d'un festival d'arts numériques.


UPROOTED from ISABELLE HAYEUR on Vimeo.

4 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 26 janvier 2012 09 h 55

    Urbanisation ou suburbanisation ?

    Très jolies et très intéressantes ces vidéos, et merci à qui nous les a fait découvrir.

    Petite nuance importante cependant : il ne s'agit pas ici d'urbanisation mais de suburbanisation (et ce mot n'est pas un calque de l'anglais, quoi qu'on en dise, le mot suburbain figurant depuis belle lurette dans tout dictionnaire français digne de ce nom). Ces pans de territoire dévastés pour en faire des petits paradis artificiels et y ériger des châteaux cartons, c'est aux antipodes de l'urbanisation. L'urbanisation implique une densification du territoire occupé par l'espèce humaine, alors que la suburbanisation fait tout le contraire en étalant le territoire habité, ce qui, dans une situation de quasi surpopulation, va contre nature.

  • Sylvain Auclair - Abonné 26 janvier 2012 12 h 16

    Qu'est-ce qui choque madame Hayeur?

    Je ne comprends pas. La banlieue existante, ça va, mais la nouvelle banlieue, ça n'irait plus? Le vieux Brossard a lui aussi été construit en détruisant la campagne, tout comme le Dix-30. Selon moi, les deux sont tout aussi condamnables. Pas pour vous?

  • Bernard Terreault - Abonné 26 janvier 2012 12 h 58

    Je comprends un peu

    Je passais mes étés au bord du fleuve, autour de 1950, à quelques minutes en vélo de ce Chemin des Prairies. Après avoir traversé un bois, il menait alors jusqu'à la rivière L'Acadie d'ouu on pouvait aller soit vers Chambly soit vers St-Jean. Quant ils ont construit la 30 ils ont simplement fermé le chemin, un viaduc aurait été trop cher, sans doute.

  • Réal Rodrigue - Inscrit 26 janvier 2012 15 h 56

    La suburbanisation

    M.Rchard, vous avez bien raison. J'ajoute que l'étalement se fait au détriment d'excellentes terres arabes. C'est un gaspillage de nos ressources irréparables, hélas.