Vaut-il mieux en rire? Pas sûr!

Les Zapartistes, spécialistes de l’humour politique, sur la scène du Métropolis, jeudi soir, pour présenter leur revue de l’année, Zap 2001.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Les Zapartistes, spécialistes de l’humour politique, sur la scène du Métropolis, jeudi soir, pour présenter leur revue de l’année, Zap 2001.

Aux derniers jours de 2011, les revues de l'année se succèdent: spectacle des Zapartistes, celui du Rideau Vert, le Bye Bye... On rit, oui. Mais le portrait, même déformé par la caricature, est morose. Peut-on s'étrangler à force de rire jaune?

La question a fusé au sortir de Zap 2011, la revue des militants humoristes Les Zapartistes. Le spectacle qui l'an dernier a paru à votre critique cinglant et plein d'esprit a laissé cette fois une tristesse et un sentiment d'impuissance. Grosse déprime en sortant d'un show d'humour. Est-ce normal, docteur?

Après un petit sondage pas du tout exhaustif, le sentiment s'est révélé partagé. Pas par les jeunes: eux se sont tapés sur les cuisses devant le retors et insaisissable Charest, le Harper-Darth-Vader-propriétaire-du-Canada et l'inarrêtable Raôul Duguay au Ô Kébèk compulsif, livrés par Brigitte Poupart, Christian Vanasse, François Patenaude et les recrues Vincent Bolduc et Jean-François Nadeau. Mais certains 35 ans et plus ont ri trop jaune pour y prendre plaisir. Cette tristesse traduit-elle le marasme qui englue l'actualité? Y a-t-il une limite à rire du politique en démocratie, quand on devrait, en qualité de citoyen, se sentir responsable de l'état des choses? Et combien de fois peut-on voir le Québécois moyen travesti en Ti-Coune ici, en électeur molleton là, sans avoir l'impression d'un dénigrement collectif?

C'est parce qu'il sentait une tristesse semblable que le chroniqueur et humoriste François Parenteau a décidé de ne pas participer, après six éditions, à cette revue de l'année des Zapartistes. Malgré le succès de ses imitations de Jean Charest et de Stephen Harper, Parenteau s'est retiré pour «chercher des solutions dans le grand brainstorming politique que le Québec connaît actuellement. Proposer plutôt que rigoler», a-t-il expliqué sur le site Internet du groupe. «J'avais une usure à voir que les choses ne changent pas, à voir que notre public génial est malheureusement bien minoritaire dans ses sensibilités politiques et sociales», a poursuivi François Parenteau en entrevue téléphonique. «Oui, je suis découragé par moments de notre scène politique, et non, je n'avais pas le coeur d'en refaire une joke "hop la vie nous vaincrons!". Je ferais plus un show de blues, pour être juste dans le ton de ce que je ressens.»

À la naissance des Zapartistes, il y a dix ans, Parenteau croyait pouvoir changer un petit quelque chose. «Le groupe a monté en même temps que Loco Locass et les Cowboys fringants, rappelle-t-il. On espérait être d'une génération qui va rejoindre les autres et faire de quoi, ici, au Québec.» Serait-ce donc l'impasse? «Dans la mesure où il y a une masse critique de gens qui s'en sacrent ou dont le confort est suffisant pour empêcher l'indignation qui pousserait au changement. Dans la mesure où on a des empires médiatiques qui nous bassinent avec des idées qui conditionnent une part de l'électorat. Est-ce que l'humour politique devient le presto qui fait sortir la pression pour qu'après la vie continue pareil? La question se pose. Je pense qu'il y a des limites à rire jaune.»

Philippe Laguë, attrapé au téléphone alors qu'il terminait l'écriture d'un sketch pour À l'année prochaine, à la radio de la Première Chaîne aujourd'hui, sent aussi la lourdeur ambiante. «L'actualité est morose. Le monde est inquiétant. Oui, je pense que toute cette mouvance à droite dans les pays occidentaux, bâtis sur la libre opinion et les droits et libertés, est épeurante. En ce moment, ça prend un petit effort pour vouloir rire.»

La révolution du rire?

Pour Robert Aird, il est «plus difficile de faire de l'humour politique en état de morosité, parce que cet humour risque de déclencher un rire amer et cynique». Pour l'auteur de l'Histoire politique du comique au Québec (VLB éditeur), se moquer des moeurs politiques est depuis longtemps, ici, «un sport national. Par les journaux satiriques, les Fridolinades de Gratien Gélinas, Jean Narrache, on se moquait de la corruption, du patronage, du copinage érigé en système». Déjà vu? «C'était pire que maintenant! Les Québécois s'imaginent que tout est corrompu, mais on n'a pas idée!», affirme l'auteur.

«Du XIXe siècle aux années 1960, on s'est moqué, mais ça ne changeait rien. Peut-être que le fait d'en rire a entraîné une acceptation de la situation. On dit qu'Yvon Deschamps et les Cyniques ont contribué à changer les choses, mais c'était la Révolution tranquille, une période d'espoir où on ramait tous dans la même direction, où il y avait des projets qui se réalisaient.»

À part les Zapartistes, peu tâtent de l'épinglage politique. Le spécialiste Robert Aird nomme Guy Nantel, Maxim Martin et, dans un genre qui lui est propre, Jean-François Mercier. Ajoutons Jean-René Dufort, en superhéros contre la langue de bois. Rêvons: est-ce qu'un supercomique très engagé pourrait changer le monde? «Non, répond sans ambages Aird. Il va rester un simple témoin. Sauf si un mouvement de masse accompagne la société dans ses changements. Dans ce cas, un humoriste peut devenir un outil de changement. Le rire et l'humour doivent s'inscrire dans une perspective plus large, sinon ils ne font que désamorcer la critique.» L'humour est un outil de défense. Il commande un recul. Telle serait la limite de l'humour engagé: si on rit, c'est qu'on en est déjà détaché. En revanche, le rire peut cristalliser. «Il sert d'instrument de vérité, peut dire des choses par la dérision et, par l'inversion, dévoiler certains enjeux et conscientiser.»

Tous fous, tous clowns

Les humoristes sont les héritiers du fou du roi, engagé par le pouvoir et seul à avoir le droit de le contester. Aujourd'hui, devant des politiciens-teflon, la phrase qui tue ne peut plus faire mouche: elle n'est simplement pas entendue. «C'est le règne du "Cause toujours" qu'on retrouve en démocratie», illustre François Parenteau. Pour Robert Aird, les politiciens «eux-mêmes sont devenus des espèces de bouffons. Ce sont des clowns sérieux: on les voit à Tout le monde en parle rire d'eux-mêmes et des blagues».

Pour Philippe Laguë, l'époque limite le terrain de jeux livré aux moqueries. «Il y a des trucs que je disais dans les années 1990 à Macadam tribus, avec le personnage Amédée Brisebois, par exemple, fasciste et raciste, que je ne peux plus dire. On vit une rectitude vraiment différente, qui fait qu'on s'autocensure. Je crois qu'à force, on peint un portrait moins audacieux.» La perpétuelle menace des poursuites juridiques s'est substituée aux foudres du roi, jugulant les bons mots.

Résumons: pour que l'humour politique soit efficace, un espoir doit percer le paysage. Robert Aird: «J'ai l'impression que vient un moment où la soupape ne tient plus, où le couvercle saute. On est dans un cul-de-sac sur le plan politique: rire ne peut plus être libérateur, car il n'y a rien au bout. Ce n'est qu'une fuite en avant. On n'est malheureusement pas à la veille de sortir du cynisme politique. Plutôt que d'en rire, peut-être vaudrait-il mieux s'en indigner.»

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