Spectacle - La fin de l'innocence

Jean-François Gaudet, à l’excellent timing comique, raconte le texte très cru de Fabien Cloutier.<br />
Photo: Urbi et Orbi Jean-François Gaudet, à l’excellent timing comique, raconte le texte très cru de Fabien Cloutier.

Avec l'âge, il n'est pas inhabituel de retomber en enfance, dit-on. Pour sa 16e édition, et le 20e anniversaire du conte urbain originel, le traditionnel spectacle des Fêtes a convoqué des comédiens qui ont tous, à diverses époques, été les vedettes d'une émission pour jeunes. Une soirée sous l'enseigne de la nostalgie donc, qui s'ouvre joliment par des versions jazzées des indicatifs musicaux de Passe-Partout, de La ribouldingue et compagnie.

Mais le mélange des genres entre le monde des téléséries pour enfants et les ingrédients «adultes» (humour noir, sexe) des Contes urbains peut se révéler délicat.

L'édition 2011 compte ainsi six contes au lieu des sept prévus, Linda Wilscam s'étant désistée après avoir vu un enchaînement du spectacle. Dans une lettre envoyée hier au directeur artistique de La Licorne, Denis Bernard, et dont elle m'a adressé copie, l'auteure et interprète de Picotine explique que la facture de l'un des textes est contraire à son «éthique personnelle et artistique», notamment à cause de l'utilisation que fait son auteur des «noms de ses camarades et de certaines personnalités connues». «Je me voyais mal imposer un texte aussi scabreux à de possibles ex-auditeurs de mes séries jeunesse», écrit-elle.

Bien qu'elle ne le nomme pas, il est facile de reconnaître le coupable: l'irrévérencieux opus de Fabien Cloutier, qui implique la photo de diverses célébrités masculines dans des situations sexuelles explicites... On est très loin de l'univers enfantin dans ce récit hilarant à la finale audacieuse, où un banlieusard gai découvre les bizarreries de son nouvel amoureux. Son extrême crudité n'a d'égale que la candeur désarmante avec laquelle Jean-François Gaudet, à l'excellent timing comique, le raconte. Alors, vous voilà prévenus...

Sinon, que retenir de cette édition? On retrouve avec plaisir le truculent Marcel Sabourin dans un monologue philosophique plus ou moins improvisé, plein de fausses fins et de redéparts. Un délire cosmique, singulier et savoureux. En comparaison, le texte de Chrystine Brouillet paraît bien conventionnel. Assaisonné à l'ironie, ce point de vue d'une bourgeoise de Paris (Marie Eykel) est plutôt savoureux, mais le récit tombe un peu à plat.

La formule simple et directe des Contes urbains exige d'abord des conteurs qu'ils sachent se connecter avec le public. La formidable Louisette Dussault nous embarque volontiers dans l'odyssée féministe, un peu longue, de Dominick Parenteau-Lebeuf. Hélas, André Richard (Fanfan Dédé), lui, nous égare bien vite avec son récit tarabiscoté, surjoué texte en main, ce qui entrave son contact avec la salle.

Si la qualité des textes est très variable, le metteur en scène, Martin Desgagné, ordonne son spectacle de telle sorte que chaque section se termine en force. Bouclant la première partie, l'excellent conte de Michel Marc Bouchard joue sur plusieurs niveaux, entre la tragédie et la critique sociale. Il est porté avec un souffle impressionnant par une Anne Casabonne très habitée et poignante.

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Collaboratrice du Devoir