Robert Lepage au Metropolitan Opera - Un Siegfried illuminé

L’Américain Jay Hunter Morris, dans le rôle de Siegfried, appelé à la dernière minute pour remplacer Gary Lehmann, a insufflé au spectacle une énergie conquérante.<br />
Photo: Ken Howard/Metropolitan Opera L’Américain Jay Hunter Morris, dans le rôle de Siegfried, appelé à la dernière minute pour remplacer Gary Lehmann, a insufflé au spectacle une énergie conquérante.

Le Devoir à New York - Robert Lepage et l'équipe d'Ex-Machina présentaient jeudi soir au Metropolitan Opera de New York leur vision scénique du troisième volet de Das Ring des Nibelungen de Wagner, Siegfried.

Le gain évident de ce Siegfried se fait par la qualité accrue des projections sur le dispositif scénique, la fameuse machine à pales. Celle-ci fait toujours autant de bruit, parasitant, hélas, la sublime musique de la transition vers la troisième scène de l'acte 3. Mais le lourd système est moins fréquemment sollicité dans cet opéra plus statique.

Les projections, donc, sont somptueuses, avec une impressionnante sensation tridimensionnelle. L'arrivée de l'artiste vidéo Pedro Pires dans l'équipe est un élément majeur de cette production. Ses images font efficacement référence aux éléments, notamment la terre et l'eau. La forêt du 2e acte est vue comme une entité impénétrable, quasiment au ras du sol, et un travail remarquable a été effectué sur l'animation de l'oiseau, qui guide le héros.

Mais, outre les projections, tout le dispositif sert un imaginaire heureux: l'évocation de la naissance de Siegfried lors du Prélude, les pattes d'ours du 1er acte; le serpent géant (Fafner déguisé); l'habitat de Mime; l'épée qui éclaire le visage de son forgeron; le Voyageur se rappelant à l'entrée du 3e acte qu'il est l'avatar du dieu de l'air, etc. À ceux qui s'étonneront de voir Erda, déesse de la terre, dans un accoutrement minéral réfléchissant, comme une mosaïque de mica, signalons que celui-ci répond à la didascalie de Wagner: «sa chevelure et ses vêtements sont tout scintillants».

Mais Siegfried est aussi, dans le cycle, l'opéra où se fait, dans la deuxième scène de l'acte 3, le passage de pouvoir définitif entre les dieux déchus (Wotan) et les humains (Siegfried). Là, les premières questions émergent. La grande scène finale de l'acte 3, baignée de passion charnelle entre Siegfried et Brünnhilde se déroule à distance, in abstracto, défaut cependant partagé par bien des productions récentes. Siegfried devait y être un véritable chevreuil en rut, mais il ne transcende pas sa nature de narcisse sans peur et un peu niais, sorte de Papageno (Naturmench — homme de la nature) en version chevalier sans peur.

Les commentateurs qui n'avaient pas accroché jusqu'ici au Ring de Lepage lui avaient reproché le manque de chair théâtrale. Nous avions fait confiance au metteur en scène pour qu'il instille cette sève le moment venu, lors de la prise de pouvoir des humains. Il a manqué, in extremis, l'occasion à la fin de ce Siegfried.

Le spectacle n'en reste pas moins une réussite majeure, marquée par un imaginaire très post-Flûte enchantée et des moments de féerie visuelle. Car Siegfried est très cohérent par rapport à L'or du Rhin et La walkyrie, dans la veine très risquée du naturalisme enrichi par la technologie, une technologie utilisée comme un soutien à la narration et non comme une fin en soi.

Musicalement, la soirée ne compte que des vainqueurs et en premier lieu Fabio Luisi dans la fosse. Au coeur de la forteresse wagnérienne de James Levine, le chef a recueilli des «bravos» nourris en dépit d'une lecture wagnérienne assez nettement différente. Là où Levine fond les éléments dans un flux passionnel et sensuel, Luisi décante, souligne, analyse dans un geste un peu plus vif. Le son de l'orchestre repose moins sur les cordes graves; il est plus tranchant et moins «crémeux».

Le plateau confirme l'écrasante suprématie vocale de ce Ring sur ceux de Bayreuth et Valence (La Fura dels Baus) de ces dernières années. Bryn Terfel jette toutes ses forces dans ce Wotan devenu Voyageur, dont, étrangement, la cécité de l'oeil gauche n'est plus apparente. Siegel en Mime, Owens en Alberich et König en Fafner sont parfaits et jamais trop caricaturaux. Malgré des premières phrases fébriles, Deborah Voigt a compensé par un embrasement vocal le manque d'embrasement scénique. Quant à Jay Hunter Morris — natif de Paris, Texas — il est tellement illuminé et possédé par Siegfried qu'on l'imagine dormir avec son costume et se raser avec son épée magique. Venu, à dix jours d'avis, remplacer Gary

Lehmann — lui même remplaçant de Ben Heppner —, il a insufflé au spectacle une énergie conquérante. Son apparition de jeudi, même si la voix n'est pas énorme en soi, fera bientôt partie de ces légendes dont l'histoire de l'art lyrique regorge.
1 commentaire
  • Line Gingras - Abonnée 31 octobre 2011 21 h 08

    Jay Hunter Morris

    Je reviens de son site Web, qui donne de lui un portrait bien sympathique : http://www.jayhuntermorris.com/