L'entrevue - Un remède contre le cynisme

Louis T., humoriste<br />
Photo: Joséphine Louis T., humoriste

Il n'a pas de nom, mais il pourrait bien devenir quelqu'un. À 29 ans, le jeune humoriste Louis T. a décidé de résister au cynisme et à l'immobilisme qui semblent affliger le Québec contemporain en opposant aux travers de ce présent... le rire engagé et la critique acerbe de l'actualité politique, sociale, économique et même culturelle. Une route sinueuse, atypique aussi pour un comique de la relève, qui souhaite contribuer par l'humour aux réflexions en cours sur le monde rêvé de demain.

«Le Québec me fait rire, mais c'est pour éviter d'en pleurer», résume Louis T., cet humoriste issu de la génération Y et descendant direct et assumé des Cyniques et Deschamps d'une autre époque. «Comme tous les artistes, je suis un grand sensible. Alors, je me gèle à l'humour pour supporter le ici-maintenant.»

Sur le site de microclavardage Twitter, où — forcément! — il a élu domicile, le comique bien de son temps dévoile depuis quelques semaines ses couleurs, en guise de présentation: «Louis T., humoriste. Lis le journal chaque matin. Sais pas si ça fait de moi quelqu'un d'engagé ou d'enragé.» Des centaines de jeunes, de vieux, d'artistes, de journalistes, de citoyens déprimés, de penseurs et même de politiciens ont choisi de s'exposer à sa déferlante de commentaires, souvent caustiques, mais ciblant là où ça fait socialement mal. Et il le leur rend bien.

Le 1er septembre dernier, alors que l'ex-gouverneure générale était sur la sellette pour des factures d'avion associées à des déplacements privés, il écrivait: «Je n'ai malheureusement pas l'argent pour prendre des vacances cette année. Faut dire que celles de Michaëlle Jean m'ont coûté cher.» Quand des morceaux d'autoroute s'effondrent, Louis T. embraye et change de voie: «À Montréal, tout tombe, sauf le maire.» Il regarde aussi plus loin, des fois: «C'est surprenant comme Kadhafi s'accroche au pouvoir. En même temps, c'est normal: c'est un baby-boomer!»

L'actualité politique apporte chaque jour de l'eau à son moulin. Lorsque la vice-première ministre du Québec annonce son départ, Louis T. résume: «Nathalie Normandeau démissionne... deux ans trop tard.» Le lendemain, il qualifie l'ADQ de «matante de 46 ans au bar Le Lovers: prête à fusionner avec n'importe qui!» et compare Bernard Drainville, du Parti québécois, à un personnage de dessin animé: «Avez-vous vu l'épisode des Simpson où Bart et Lisa posent toujours la même question jusqu'à obtenir un oui? Bernard Drainville l'a vu!»; avant d'ajouter: «Je résume la semaine politique [au PQ]: tout le monde songe à diriger, pendant ce temps-là, personne ne dirige.»

Un très bon été politique

Assis sur son mètre quatre-vingt dans un café branché du Plateau Mont-Royal, Louis T. sourit. «Nous avons eu un très bon été politique, lance-t-il quand on lui parle de l'abondance des micromessages de moins de 140 caractères, le format imposé par Twitter, qu'il déverse en ligne. Il y a du mouvement. Le vent est bon. Pour un humoriste, c'est très intéressant»... Et plus encore lorsque le chat de la corruption commence à sortir vraiment du sac. «Charest serait d'accord avec une commission [sur la corruption], a écrit l'humoriste la semaine dernière. Mais il veut l'entente de Jackie Kennedy: que les résultats soient dévoilés 50 ans après sa mort.»

Le ton est donné. Le cap est bon, et Louis T. compte bien le garder, même s'il reconnaît que l'humour engagé cultive depuis toujours un paradoxe au Québec: «C'est quelque chose de très valorisé, mais ce n'est pas populaire, dit-il. J'ai déjà été exclu de quelques rassemblements d'humoristes ou de projets parce qu'on me disait trop politisé. C'est dommage. Moi, j'ai juste l'impression de lire le journal, de réfléchir et de transmettre cette réflexion par le rire. J'ai encore la chance de ne pas être obligé d'être racoleur. Ne pas faire l'unanimité ne me dérange pas.»

Ses fidèles, qu'il puise assurément dans les bassins de la génération Facebook, des X, des Y, des aficionados d'un humour un peu plus dense et plus informé que la norme, semblent s'en satisfaire. Cet été, dans le cadre du festival Juste pour rire, Louis T. a fait sensation avec son cabaret à saveur politique, programmé dans une salle trop petite pour répondre à la demande.

Le concept est repris depuis la semaine dernière au Broue Pub Brouhaha de Montréal, rue de Lorimier, où, chaque jeudi, ce Louis T. propose de jeter son regard sur l'actualité avec force, subtilité et flèches aiguisées, mais également en fuyant la banalité et l'ordinaire, un trait de caractère qu'il cultive jusque dans son nom d'artiste.

T. pour Tremblay

«Le T., c'est pour Tremblay, dit-il. Je trouvais que ça faisait trop générique. Il y a déjà beaucoup de Tremblay en humour. Louis T., c'est apparu à l'École nationale de l'humour [d'où il est sorti en 2007] pour me distinguer. Mais peut-être que je me suis trompé.»

Possible. Sur la piste de décollage artistique, le gars du Saguenay qui s'est toujours senti montréalais avait finalement assez de bagage pour trancher dans la masse, en donnant du caractère social à un art trop souvent déprécié par abus de frappes en dessous de la ceinture. «Je ne me force pas, je suis comme ça, dit l'homme sans nom. Chaque jour, dans le journal, je trouve de quoi m'indigner et je cherche à partager cette indignation.»

Ces «quoi» sont infinis, ils vont des appels récurrents aux moratoires — «une solution facile pour éviter de faire face aux problèmes», pense-t-il — à l'apathie collective devant la corruption, en passant par la démesure médiatique attribuée à un amphithéâtre ou au changement de sens de deux rues sur le Plateau.

«Je me méfie aussi des consensus trop rapides sur certains dossiers. Je trouve ça toujours un peu suspect, dit-il. Je suis aussi fasciné par la rapidité avec laquelle l'information défile et fait disparaître le lendemain ce qui était important la veille. Conséquence: les escrocs qui se font attraper ont juste une semaine de merde à passer dans les médias et, après, c'est terminé. Mais ils conservent les millions qu'ils ont volés.»

L'effet pervers est connu. Surtout de Louis T., qui dit vouloir contribuer à sa manière à un éventuel effort collectif pour en venir à bout. Comment? «En ramenant à l'esprit, par l'humour, ces fragments d'actualité qui tombent dans l'oubli, dit-il. Modestement, je veux semer des graines de réflexion dans l'esprit des gens pour qu'ils se posent des questions dans leur auto, en rentrant chez eux après le spectacle.» Les coquins sont désormais prévenus.
7 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 19 septembre 2011 09 h 01

    Un sauveur discret

    Bravo ! Louis T., avec ses comparses de Twitter, parviendra peut-être à sortir le Québec de la léthargie dans laquelle l'a poussé le politique.
    Roland Berger

  • France Marcotte - Inscrite 19 septembre 2011 09 h 06

    Il m'a pas l'air de mordre bien fort

    "Louis T., humoriste. Lis le journal chaque matin..."

    Fais moi rire!
    Quel journal?
    Ii y a des journaux qui ne risquent pas de te faire ni enrager ni engager bien longtemps.
    Bravo pour le penchant politique dans cette usine à rigoler mais il en faudra pas mal plus pour décaper la réalité.

  • François Dugal - Inscrit 19 septembre 2011 12 h 01

    Le remède

    Le remède au cynisme? C'est l'honnêteté.

  • GVadnais - Inscrit 19 septembre 2011 12 h 35

    Graines de réflexion

    Pas sûr que le terreau soit fertile, mais ce n'est que mon opinion.

  • Fernand Carrière - Abonné 19 septembre 2011 15 h 01

    À quand une critique des humoristes?

    Je n'ai rien contre cet humoriste en particulier... je ne le connais pas.

    Toutefois, je ne sais pas si je suis le seul, mais je trouve que la qualité de l'humour chez-nous évolue en proportion inverse du nombre d'humoristes : plus il y en a, moins ils sont drôles, plus il y a de facilité... Mais j'ai l'impression que peu de gens qui partageraient cette opinion, auraient le courage de le dire, de crainte de heurter des vaches sacrées.

    Pour ma part, je les trouve de moins en moins drôle.

    Comme les animateurs de « shows » qu'on présente comme étant des émissions d'actualité ou d'affaires publiques, mais qui ne sont en réalité que du spectacle.

    Ce qu'on devrait critiquer en réalité, c'est qu'on considère la politique, le social et l'économie comme un spectacle. La vie publique n'est pas un spectacle.

    C'est facile de lire le journal et de faire des farces sur les sujets le jour-même, sans se soumettre à l'obligation de faire la part des choses. C'est une toute histoire de se renseigner avant de se prononcer, et de réfléchir sur les enjeux.

    Monsieur Louis T. se méfie « ... des consensus trop rapides sur des dossiers ». Or, il semblerait que ce soit exactement ce qu'il a fait dans le cas du dossier de l'ex GG ainsi que dans celui de la Lybie. Du moins, c'est la conclusion que j'en tire à lire l'article ci-dessus. Mais je réserve mon jugement à ce titre jusqu'à nouvel ordre, le temps que monsieur Louis T. me démontre le contraire.

    Fernan Carrière


    ps. Comme France Marcotte, je dis : « Quel journal? »