Radio-Canada célèbre sa propre histoire dans 75 ans toujours jeune

La Boîte à surprises fut diffusée de 1956 à 1972.<br />
Photo: Radio-canada La Boîte à surprises fut diffusée de 1956 à 1972.

Plus ça change, plus c'est pareil. Prenez les émissions de cuisine. Il n'y en a que pour ça maintenant, n'est-ce pas? Notre époque de gros gras avachis, gavés de malbouffe, se passionne pour les concours culinaires et les plats mijotés en direct. Seulement, Jehane Benoît, ça vous dit quelque chose? Ou Pol Martin? Ou sœur Angèle?

Ces géniteurs putatifs des Ricardo, Stefano et autres di Stasio apparaissent en rafale dans un segment de la série documentaire 75 ans toujours jeune, survolant le très riche et sinueux parcours de Radio-Canada, institution phare de ce pays-continent. Ce travail généalogique permet de mesurer les longues persistances et les lentes mutations de la société d'État et de la société à laquelle elle tend un miroir déformant depuis le milieu des années 1930.

La série tirée des abyssales archives de l'institution développe un parcours en cinq étapes: les dramatiques et les émissions jeunesse (16 septembre), l'information (23), les sports (30), la musique et les variétés (7 octobre) et puis l'histoire et rien de moins, qui lance le bal le vendredi 9 septembre. Cette première mouture est la seule organisée de manière chronologique. Elle permet de suivre les transformations internes de la radio et de la télévision de Radio-Canada de décennie en décennie, souvent en se concentrant sur une sorte de déterminisme technologique, les changements étant alors expliqués par l'invention de la télé ou l'arrivée d'Internet. Le médium, c'est le message...

En même temps, cette série montre que plus ça change, moins c'est pareil. L'institution se transforme au gré des réformes et des révolutions, politiques, sexuelles ou autres. À la naissance de Radio-Canada/CBC en 1936, la religion impose son magistère partout en ondes, dans les affaires publiques ou les fictions. Les Québécoises n'ont pas encore le droit de vote aux élections provinciales. La société aussi façonne le message...

À regarder les vieilles images de L'Heure des quilles, de la lutte ou des Plouffe, on a en fait l'impression d'examiner un autre média. Bien peu d'émissions ou de genres se regardent encore 30 ou 40 ans plus tard. Les excellentes productions pour enfants deviennent les seules à résister totalement, avec quelques téléromans, et encore. La Boîte à surprises, Sol et Gobelet ou Le Temps d'une paix, d'accord, mais cinq minutes de Chez Denise et on a le goût de sortir son pistolet à eau...

Cela dit, la première heure proposée hier au visionnement de presse pèche franchement par excès d'autocongratulation. Il n'y a pas un gramme de critique dans ce survol historique. Nada contre Radio-Canada, qui a pourtant ses défauts, comme tous les médias.

Le Devoir connaît très bien la mécanique du cadeau de soi à soi. Le quotidien a célébré son centième anniversaire l'an dernier en multipliant les reportages intéressés, tout en se gardant parfois une petite gêne, par exemple pour évoquer du tac au tac de valeureuses luttes antiduplessistes d'après-guerre et de honteuses accointances antisémites ou misogynes dans les années 1930. Récemment, la revue Liberté a publié une anthologie de textes de son premier demi-siècle bourrée de sévères autocritiques. Bref, ça se fait: qui s'aime bien peut se châtier bien...

Reprenons donc la question: pourquoi ne pas avoir introduit un peu de sable dans l'engrenage lisse, trop lisse? Après tout, pendant un temps, l'argent a suinté par les fenêtres de la grande tour, réputée peuplée d'egos surgonflés, voire de vilains «séparatistes». Et, depuis deux décennies, le sous-financement chronique a forcé la privatisation de la production comme la précarisation de toute une génération d'employés...

«L'objectif recherché à travers cette série, c'était de mettre en perspective le rôle joué par cette institution au cours des 75 dernières années, répond Alain Saulnier, directeur général de l'information de Radio-Canada. Ça n'empêche pas la critique, et je pense que certains ne se gênent pas [pour nous attaquer...]. J'ai parfois l'impression que les gens oublient à quel point un service public de radio, télévision et Internet a une valeur unique. On a le droit aussi de tout simplement souligner l'importance que cette institution a et a eue, on a le devoir de ne pas avoir honte du travail accompli.»