Ateliers d'artistes: une initiative pour contrer l'éternel déménagement

Sébastien Cliche, un artiste multidisciplinaire qui a son atelier dans l’édifice du 5455, de Gaspé, est un des nombreux locataires de l’endroit qui pourrait être affecté par un changement de vocation de l’édifice.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Sébastien Cliche, un artiste multidisciplinaire qui a son atelier dans l’édifice du 5455, de Gaspé, est un des nombreux locataires de l’endroit qui pourrait être affecté par un changement de vocation de l’édifice.

C'est dans les ateliers d'artistes que naissent une bonne part des œuvres, surtout, bien sûr, en art visuel. Souvent sis dans des espaces industriels, semi-squats de mégastructures, pour garder de bas loyers, les artistes doivent souvent changer d'adresse. L'organisme Pied Carré lutte pour contrer cet éternel nomadisme.

Le regroupement des créateurs du Secteur Saint-Viateur, Pied Carré, a vu le jour en 2010. Né en partie du forum des citoyens du Mile-End, qui voulait garder, mixité sociale oblige, des artistes dans le quartier, et en partie pour mettre fin aux déménagements constants des ateliers d'artiste.

Car, en quelques années, le Mile-End est devenu un des secteurs très branchés de Montréal. «Au début des années 2000, le coin est devenu populaire pour les artistes et les travailleurs culturels», expliquait Raphaëlle Aubin, coordonnatrice de Pied Carré, il y a quel-ques semaines en entrevue téléphonique avec Le Devoir. L'arrivée des bureaux d'Ubisoft en 1997, à l'intersection Saint-Laurent et Saint-Viateur, a donné un coup de fouet au développement. Quelques années plus tard, plusieurs artistes évincés du 1591, rue Clark et du 10, Ontario Ouest rejoignent la zone. Ironiquement, le 10, Ontario, qui loge maintenant des condos de luxe, est baptisé Lofts des Arts... depuis qu'il ne loge plus aucun artiste.

Difficile d'échapper à la «condoïsation» de Montréal. Mathieu Beauséjour, du conseil d'administration de l'artistique Centre Clark, a vécu au tournant des années 2000 cette première migration forcée. Migration qui fait que ledit Centre Clark a désormais pignon sur... de Gaspé. «Les ateliers d'artistes sont toujours coincés dans le rapport à l'urbanisme. Les migrations sont brusquées, pas naturelles. Quand [Minco] a acheté le 1591, Clark, on a eu six mois pour sortir. Pas évident quand on connaît la problématique des ateliers. Il faut une bonne fenestration, qui laisse entrer la lumière naturelle. De l'eau courante. Un lieu où on peut faire du travail un peu salaud, à proximité des grands centres, tant pour s'approvisionner [dans les quincailleries ou les boutiques d'art spécialisées]. Et il faut une communauté autour: quand j'ai de la menuiserie à faire, poursuit Beauséjour je n'ai qu'à aller dans un autre atelier. J'ai un paquet de ressources dans un réseau de 150 mètres autour de moi.»

Les ateliers, désormais, abritent plâtre et scie sauteuse autant que pots et pinceaux. Se regroupent alors naturellement, autour de la rue Saint-Viateur, de nombreux artistes. «Quand j'ai quitté le Vieux-Montréal, indique l'artiste Pierre Przysieniak, ça faisait 20 ans qu'il y avait des ateliers dans le secteur. Là, ça fait 10 ans qu'on est dans le coin Saint-Viateur. Il semble avoir une accélération.»

Une destination créative

Le quartier Saint-Viateur recense désormais 800 artistes et travailleurs culturels, soit la plus haute densité artistique de la métropole. «Le secteur est un des seuls endroits du Plateau qui a une telle densité de mégastructures immobilières. C'est unique, certains coins de rue ont même l'air un peu soviet, carrément communiste d'architecture», précise Raphaëlle Aubin. Dans les immeubles du 5445, Casgrain, du 5455, de Gaspé et du 5333, Casgrain, les artistes et travailleurs de la culture occupent de 14 à 30 % de la superficie. Au point où le quartier, branché, se définit comme une destination créative. Conséquence: augmentation des loyers et difficulté à obtenir des baux à long terme, sans lesquels il est risqué de procéder aux aménagements d'espace.

Peut-on déduire que les artistes seraient un instrument de revitalisation urbaine? «C'est indirect, on ne parle pas ici de cause à effet, mais oui: ils ont l'oeil, ils font du spot zoning et prennent pied avant tout le monde dans les nouveaux quartiers», indique Guy Bellavance. Ce chercheur de l'Institut national de la recherche scientifique a étudié, en 2008, les ateliers dans l'écosystème montréalais. «Alors qu'à Vancouver et Toronto, on assiste à un exode rural des ateliers, près de la moitié des artistes du Québec sont sur l'île de Montréal. La ville était un centre industriel, et, depuis sa reconversion de la fin des années 70, les ateliers permettent la survie, l'entretien même, d'édifices à valeur patrimoniale.»

À ses yeux de chercheur, il est étonnant de voir à quel point la migration des ateliers, au fil du temps, reste dans un secteur défini, autour des grands axes: Vieux-Montréal, boulevard Saint-Laurent, Canal Lachine. «Ce qui est frappant c'est de voir comment un même édifice est converti et reconverti au fil du temps. Depuis les manufactures du XIXe siècle, certains ont changé de vocation et de noms pas moins de dix fois.» Pour Guy Bellavance, une question demeure. «Pourquoi ne pas faire du neuf? Les artistes se trouvent toujours à travailler dans le vieux. Attention, je ne crois pourtant pas aux modèles à la Walt Disney des cités des artistes, genre Distillery District à Toronto, qui deviennent des lieux touristiques. Mais regardez notre Quartier des spectacles: y'a pas d'artistes. Y'a une quantité de lieux de production, de diffusion, de galeries, mais pas d'ateliers, peu de studios.»

Un statut de locataire

Une part de la problématique, selon le spécialiste de la sociologie et de l'histoire des institutions culturelles, vient de ce que les artistes ne deviennent pas propriétaires. Leur statut de locataire les coince. «Acheter une mégastructure, c'est de la gestion! répond Mathieu Beauséjour pour le Centre Clark. Notre premier mandat est de produire de l'art. Et pour les projets d'immobilisation culturels, les records de vitesse qu'on a vus, toujours en région, sont des délais de cinq ans.» Cinq ans, en immobilier à Montréal, c'est une coûteuse éternité.

Ainsi, l'édifice du 5455, de Gaspé, acheté 8 millions en 2008, vient d'être racheté par Allied Proprieties pour 37,8 millions de dollars. L'objectif du nouveau propriétaire, qui n'a pas rappelé Le Devoir, est de pousser les revenus annuels au cours des 36 prochains mois, selon un communiqué diffusé par ce «promoteur d'environnements de bureaux urbains».

Pour Pied Carré, il s'agit d'un bon moment pour s'asseoir, avec ce nouveau propriétaire et la Ville de Montréal, pour assurer une place aux artistes. «On est étonné de la réceptivité du nouveau propriétaire. Maintenant on veut convaincre tout le monde d'agir, vraiment, au lieu de juste parler de ce Montréal, métropole culturelle. On a, depuis quelques années, plusieurs aveux d'intérêts et d'intentions, mais pas d'actions encore. Il faut que ça bouge», lâche Raphaëlle Aubin. Les artistes du secteur sont déjà mobilisés, informés, prêts à réagir. Si besoin est.
3 commentaires
  • Gabrielle Desbiens - Inscrite 8 août 2011 08 h 34

    Ajustement...

    Simplement pour rappeler que le bâtiment d'Ubisoft, qui "a donné un coup de fouet au développement", était précédemment un espace locatif pour plusieurs ateliers d'artistes à prix raisonnable. Oui, cette entreprise a dynamisé le secteur... en évinçant des artistes qui y travaillaient depuis de nombreuses années!
    Un mal pour un bien... ou un plus gros au profit des plus petits au saint nom du dynamisme économique...?

  • Francois - Inscrit 8 août 2011 08 h 40

    Il serait important de conserver la création à Montréal

    Les artistes de Montréal jouent un rôle important dans la métropole et ça mérite qu'on les aide un peu à soutenir leur création en leur réservant des lieux. Pourquoi pas émettre un règlement comme par exemple le cartier St-Viateur zone protégé habitation de profession artistique seulement? Afin de mieux protéger et conserver leur avenir à Montréal.

  • Caroline Dubois - Inscrit 8 août 2011 16 h 50

    Être artiste ne rend pas plus important que les autres citoyens.

    Il faut être vraiment courageux pour être artiste en arts visuels. Le milieux est dur.

    Cependant, on ne peut pas mettre tous les torts sur le dos de la société. Il faut voir les choses en face: les artistes sont impitoyables entre eux. Il n'y a pas beaucoup de solidarité dans ce domaine, à moins de faire partie d'une "clique" qui dirige les associations et aident seulement leurs "amis".

    C'est particulièrement vrai dans le milieux de l'art contemporain québécois, parce que c'est un art universitaire, institutionnalisée et presque entièrement subventionné. Il n'y a pas suffisament de marché et il n'y a pas assez de galeries privées qui représentent des artistes (à moins de peindre des cabanes à sucre et de les vendre dans le Vieux-Montréal). Cela est contradictoire avec le fait que l'art contemporain est la forme d'art la plus lucrative n'ayant jamais existé au niveau international. L'art contemporain crée des fortunes à New York, Londres, Berlin, et en Chine. L'art contemporain n'est pas du tout un art "non commercial", bien au contraire il est une création du marché, mais je sais de quelle façon les facultés d'arts québécoises cachent la vérité à leurs étudiants à ce sujet.

    Aussi, je considère qu'il faut être vraiment prétentieux pour revendiquer des lieux peu chers, voire même gratuits, dans des quartiers huppés de Montréal, au nom du fait qu'ils s'auto-proclament "indispensables à la culture". Pourquoi les artistes devraient avoir des privilèges que le citoyen ordinaire n'a pas? Le citoyen ordinaire paye son condos ou sa maison le plein prix, en travaillant à la sueur de son front. Et quand le citoyen ordinaire se fonde une entreprise, il paye le loyer de son bureau le plein prix aussi, et c'est parfois dur pour la rentabilité et plusieurs entreprises déménagent ou ferment. Est-ce que les arts auraient un statut spécial qui les place au-dessus de toutes les autres professions?