Entretien avec Simon Brault - La culture pour tous

Simon Brault vit au rythme de l’École nationale de théâtre depuis 1981.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Simon Brault vit au rythme de l’École nationale de théâtre depuis 1981.

Son nom ne cesse de circuler dans les milieux culturels. Simon Brault, directeur général de l'École nationale de théâtre du Canada (ENT), multiplie désormais les publications et les apparitions publiques, défendant une vision originale de la démocratisation culturelle. Le plus récent livre paru à son sujet, Simon Brault. Prendre fait et cause pour la culture (Presse de l'Université du Québec), insiste d'ailleurs sur l'efficacité de son style, un mélange bien dosé de théorie et d'expérience personnelle.

«Je suis comme ça dans la vie, explique-t-il, je ne suis pas un universitaire mais j'aime mettre le nez dans la recherche. Je suis un homme de terrain mais j'aime autant les moments de réflexion et d'écriture que l'action.»

C'est plutôt rafraîchissant, sachant que les artistes et les administrateurs culturels québécois sont peu enclins à documenter leur travail. Quand il est entré en poste à l'ENT, il y a bientôt 30 ans, Simon Brault s'est étonné de ne trouver aucun écrit susceptible de témoigner de l'évolution de la philosophie éducative de l'école. Voilà qui est emblématique. Mais les choses changent peu

à peu, et l'homme citera à quelques reprises dans notre conversation le chorégraphe Frédérick Gravel, jeune artiste soucieux de vulgariser son oeuvre sur scène comme à l'université et dans l'espace public.

On peut ainsi dire que Gravel fait oeuvre de médiation culturelle. Pas étonnant que Simon Brault s'y intéresse; depuis plusieurs années, sa vision de la démocratisation culturelle passe fortement par cette notion de médiation. Qu'est-ce à dire? Pour démocratiser, il ne suffit plus de faciliter l'exposition et la circulation des oeuvres, comme le croyait André Malraux. «J'ai longtemps été disciple de Malraux, précise Brault, mais je crois maintenant qu'il avait tort. Il croyait à une sorte de transcendance pouvant émerger de la simple fréquentation de l'art [le fameux pouvoir de révélation des oeuvres]. Or il me semble clair que l'art s'inscrit dans un réseau complexe impliquant l'école, la critique et l'institution artistique, laquelle doit favoriser l'interaction entre l'artiste et le spectateur.» Et ce, en dépassant le simple «développement de public», concept cher aux organismes culturels, mais qui ne serait que du «consumérisme sophistiqué», qu'une manière de remplir les salles et de faire ses frais — sans égard à la réelle nécessité de démocratisation.

De la transaction à la relation culturelle

Pour entrer dans une nouvelle ère de démocratisation, le ministère de la Culture français vient d'ailleurs de ressusciter une formule de Malraux: «La culture pour chacun», qui coiffe une série de mesures visant à faire en sorte que les publics s'«approprient» les oeuvres. La chose est abondamment contestée chez nos cousins, d'abord parce que la notion est confuse, ensuite parce que les mesures témoignent d'une vision populiste de la culture. Mais l'idée générale plaît assez à Simon Brault. Avec quelques réserves. «Il y a une "culture pour tous" qu'il faut tout de même conserver. Il ne faut pas négliger la culture de masse. Ce qui m'intéresse, c'est de lutter contre le consumérisme et de favoriser une véritable relation entre l'art et les citoyens. En d'autres mots, il faut que notre rapport à la culture soit relationnel, pas transactionnel. C'est possible aussi dans un contexte de culture de masse, si on cesse de n'en valoriser que la consommation immédiate.»

Et comment y arriver, M. Brault, à cette culture relationnelle? «Il ne faut pas se cantonner à une définition restrictive de la culture. L'art fait partie de la culture, bien sûr, mais il y côtoie les notions d'identité, de patrimoine, de développement durable, de démocratie. Certains artistes s'effraient d'une telle vision et y voient une potentielle réduction de la place et de la portée de l'art. Je pense que c'est tout le contraire. L'art est un élément dans un ensemble culturel, et dans cet ensemble il a de l'oxygène, de la place pour sortir des cadres. Il ne se fige jamais dans une définition, ce qui favorise la liberté de l'artiste et lui permet de transmettre différentes visions du monde, donc d'entrer en relation avec ce monde.»

Et l'argent?


Dans cette optique, Simon Brault prône aussi le rapprochement des milieux culturels et du monde des affaires, parce qu'il est convaincu que l'hybridation du financement est aussi un gage de liberté pour les artistes. «Il n'y a aucune raison de craindre que des mécènes ou des commanditaires veuillent s'ingérer dans les choix artistiques lorsqu'ils financent l'art. Si l'artiste reçoit son financement de différentes sources, privées comme publiques, il n'est pas tenu de répondre aux critères précis d'un seul organisme subventionnaire et conserve sa liberté. Il ne faut pas croire que le Conseil des arts est neutre; un certain type d'art y est valorisé. Et dans ce cas, il vaut mieux recevoir des fonds d'un peu partout.» Et vous savez quoi? Brault est persuadé que les gens d'affaires sont prêts à tendre la main.