Entrevue avec Alain Roy - Panorama de la pure contingence

Oui, nous pouvons tous constater qu'un certain discours utilitariste et marchand s'est emparé des oeuvres d'art comme s'il s'agissait d'objets de consommation. C'est le cas des festivals conçus en tant qu'offre touristique, comme produits d'accroche pour vendre d'autres biens et services (nourriture, alcool, chambres d'hôtel).

Les gouvernements s'assurent ainsi d'un retour sur investissement et les décideurs culturels se plaisent à citer les études démontrant que les dollars investis en culture ont un effet multiplicateur. Ainsi se répand l'idée que la création artistique est un « secteur » de l'économie, une activité économique parmi d'autres (d'où la notion de «travailleur culturel» que nous avons vu apparaître récemment).

Or, dans son essence, l'expérience esthétique relève en fait de la gratuité (et je ne parle pas ici du piratage des fichiers MP3) ; l'art ne peut trouver ses justifications premières que dans l'art lui-même, dans ses propriétés formelles, dans sa beauté. Comme disait Kant, l'art est une «finalité sans fin». En s'emparant des oeuvres, le marché les force à entrer dans une logique qui est la sienne et dont elles n'ont rien à faire.
 

Comment expliquez-vous cet emportement dans l’utilitarisme et le tout au marché y compris dans le discours provenant de la culture et des arts?  

Je pense que cet emportement est dû au fait que l'utilitarisme et le tout au marché opèrent une réduction de l'existence qui est vécue comme rassurante. Ils permettent d'évacuer toute forme d'angoisse existentielle en assignant des buts étroits aux vies que nous menons: «réussir», «performer», «faire de l'argent».

L'utilitarisme «encadre» les hommes alors que l'art, selon le mot de Rilke, a plutôt comme vocation de nous projeter dans l'«Ouvert». La contemplation esthétique peut prendre la forme d'un ravissement, mais ce ravissement n'est jamais loin d'un certain vertige, d'une prise de distance face au monde qui nous apparaît alors dans sa pure contingence; et le contingent, le non nécessaire, l'inutile, le hasard sont toujours un peu inquiétants pour les êtres de raison que nous sommes.
 
Comme nous avons pu le constater avec le coup monté de l'animatrice Krista Erickson aux dépens de la danseuse Margie Gillis, la doxa utilitaire est bien ancrée chez les gens de la droite néo-conservatrice. La question de fond dans le débat sur le financement public des arts est la suivante: est-ce que nous consentons collectivement à ce qu'une part de l'économie relève de la pure dépense et que cette pure dépense ait pour fonction de remettre en question le primat de l'économie? Question manifestement trop sophistiquée pour Krista Erickson et les gens de Sun News.

On pourrait se contenter de rire de ce genre de journalisme-poubelle, mais il est quand même un peu inquiétant de savoir qu'il émane de notre PKP, lequel siphonne d'ailleurs allègrement les fonds publics pour ses propres publications de supermarché.
 
De quand date cette mutation? S’est-telle amplifiée récemment, avec la crise et les révolutions technologiques? 

Cette mutation remonte peut-être à la montée du néo-libéralisme dans les années 80. Elle s'est certainement amplifiée avec la mise en place de cet appareil médiatico-publicitaire qui traite les oeuvres comme des contenus plus ou moins interchangeables et périssables. La question du sens et de la valeur des oeuvres est secondaire pour cet appareil dont le critère d'évaluation principal est le « buzz ». Pour une société qui possède un passé de pauvreté et qui a connu l'idéologie de la survivance, l'art apparaît aussi comme une sorte de luxe, comme l'affaire d'une élite à l'abri du besoin (ce qui est assez ironique quand on connaît les conditions de vie du « prolétariat culturel »). Les Québécois tendent ainsi à se méfier de l'inutilité de l'art ; pour le rendre moralement acceptable, on cherche donc à lui trouver des utilités.
 
Quels sont les effets de cette dérive idéologique pour la création elle-même dans votre secteur?

Premièrement, on constate que l'essentiel de la couverture médiatique est consacrée à ce qu'on pourrait appeler les arts spectaculaires : cinéma, cirque, musique pop, danse, théâtre. Les arts discrets, ceux qui comme la littérature ou la peinture sont abordés sur le mode du recueillement silencieux et privé, se trouvent alors marginalisés, car il n'y a sans doute rien de plus incompatible avec l'appareil médiatico-publicitaire qui carbure aux effets de masse, à l'effusion mimétique.

Deuxièmement, le tout au marché se manifeste dans la dissolution de la littérature au sein de la catégorie du livre. En examinant les brochures publicitaires de nos grandes chaînes de librairies, il est assez triste de constater que la « vraie littérature » y est à peu près absente, délogée qu'elle est par les livres de recettes, les guides pratiques, les manuels de croissance personnelle, les biographies, les polars, les livres jeunesse, la chicklit, les harlequinades, etc. 
 
Comment s’organisent les résistances et les alternatives aujourd’hui? Y a-t-il même moyens d’échapper à la perspective du marché et du discours économique sur la réalité artistique ou culturelle? Certains sous-genres résistent-ils mieux que d’autres?

Il est impossible de rivaliser avec l'omnipotence de l'appareil médiatico-publicitaire. Mais en tant qu'individu, il est très facile d'y échapper. On n'a qu'à s'en détourner et à fréquenter les lieux de résistance qui existent bel et bien. Je pense, par exemple, au milieu dynamique des « petites revues », comme Argument, Liberté, l'Oiseau-Tigre ou L'Inconvénient pour ne nommer que celles-là. Dans ces revues s'exprime une parole libre qui résiste sans complexe au discours marchand, comme à tout discours préformaté en général.

Si nous n'avions pas ces « petites revues » pour faire contrepoids à la frivolité de l'appareil médiatico-publicitaire, je pense que la société québécoise souffrirait d'un réel manque. Il est important pour les artistes de ne pas croire que la création dans les marges (la création non validée par l'appareil médiatico-publicitaire) est le signe d'un échec ; il s'agit en fait d'un acte de résistance, d'une forme d'héroïsme face au discours utilitariste et marchand.
 
Propos recueillis par Stéphane Baillargeon 
Le Devoir

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