Entrevue avec Jean-Paul Lambert - L’offre marchandisée s’étrangle elle-même

Disons «bardée de profitabilté monétaire». Il convient de préciser «monétaire».  Dans l’esprit même d’un don, le donateur peut penser en toute sincérité «profitable» de communiquer au donataire une bonne recette, une information, une nouvelle piste de réflexion. Un profit monétaire peut néanmoins en être retiré. [...] 
 
L’art ni «la pensée» ne trouvent aucune justification première par le marché.  S’ils en ont une à trouver (car je discuterai volontiers qu’il leur faille se justifier) c’est par leur contenu,  leur originalité,  leur façon d’orienter la recherche autrement,  leur équilibre interne. Ils doivent «tenir debout tout seul» et même faire oublier leur auteur. Mais dans le cadre actuel, ils sont forcément tôt ou tard récupérables par le marché, qui majore l’auteur au titre d’article de vente. Le marché rétroagit sur l’art. On voit mal par ailleurs un créateur refuser de voir son œuvre se répandre. Vous connaissez la formule:  «Tout finit en Sorbonne». Je ne vais pas refuser que mes thèses fassent l’objet d’un diplôme d’études approfondies!
 
Si on prend un peu de recul:  tout acte fait don. Il surgit dans un certain environnement d’usages qui le reconnaissent ou lui sont indifférents. La réception rétroagit sur la proposition. On le voit déjà dans les familles, où on commence par s’extasier devant n’importe quoi produit par Bébé. Là déjà il y a un marché, qui rétroagit sur l’art de Bébé!  À mesure qu’il vieillit,  la rétroaction devient de plus en plus sévère et Bébé contrôle sa gratuité… 
 
Pour qualifier, je dirai: «aventure»,  «hasard»,  «la grâce», «risque».  Le tout pour le meilleur et pour le pire,  avec des résurgences improbables,  consécutives à des hasards, mais aussi à la recherche de «créneaux» nouveaux. Le risque n’est pas le même pour les auteurs que pour ceux qui en vivent.  Sur le sujet, voir B. Lahire, La condition littéraire, la double vie des écrivains. Les auteurs comprennent très vite  qu’il leur faut intégrer le risque de reconnaissance (d’être «compris») à leur création. Certains seront plus portés que d’autres à la gesticulation stylistique qui vous fait remarquer et enjamber sur quelques trous de la démonstration — voire l’intérêt même de votre travail.  
              
Comment expliquez-vous cet emportement dans l’utilitarisme et le tout au marché y compris dans le discours provenant de la culture et des arts?  

La montée en puissance de la capacité de produire des œuvres a multiplié la capacité de les proposer au public.  Mais on ne peut tout publier.  «L’offre» s’étrangle d’elle-même (l’offre tue l’offre). La profitabilité monétaire exerce donc une forme de sélection. 
Inversement, la profitabilité monétaire met sur le marché de la création une masse de «produits» qui ne peuvent s’écouler (ça «bouillonne» dur dans l’édition comme ailleurs).  Cette «offre» de second degré (marchandisée) s’étrangle elle-même à son tour.
 
Solution (de part et d’autre):  la recherche du produit éblouissant, par son sujet «porteur», «vendeur»,  pourvu qu’il a un caractère «éternel» (vengeance,  injustice,  grande passion contrariée, mais finalement tromphante), fasse scandale, soit attaché à une personnalité qui déjà connue sur un autre marché (le peintre Churchill). On a vendu Genet,  Sartre,  Céline,  pour toute autre chose que leur œuvre. Mais… la littérature n’y a pas perdu. En tout cas celle qui nous importe encore.
 
Attention:  les succès répétés rendent les éditeurs, journaux, marchands de tableaux,  plus «solides». Ils peuvent donc prendre plus facilement des risques. Dans le cadre de la profitabilité monétaire,  cet argument excuse beaucoup de monde… Ce genre d’appât n’en aurait aucun si on quittait le cadre de la profitabilité monétaire. Les canaux de réception du don de l’artiste, du chercheur, en seraient forcément modifiés.   
 
De quand date cette mutation? S’est-telle amplifiée récemment, avec la crise et les révolutions technologiques? 

Ne pourrait-on  dater la mutation de la protestation menée par Beaumarchais au XVIIIe demandant à ce que les auteurs aient un droit sur leurs œuvres ? L’affaire se serait retournée contre les auteurs…,  mais laissons cela!  
 
Sans doute y a-t-il eu, du fait des révolutions technologiques, accélération du circuit proposition-publication (papier,  audio, ciné,  cimaises). Un bouillon de quatre mille ouvrages coûte relativement moins cher aujourd’hui qu’un bouillon de quatre cents. Les techniques d’exécution demandent moins de temps aussi bien pour le créateur du produit que pour sa mise en ondes commerciales (vitesse de traitement des enquêtes,  reformatage des manuscrits,  impression rapide, etc.). Mais il y a eu de tout temps des «coups» éditoriaux (cf Jules Verne). Combien d’œuvres ont commencé à compte d’auteur? Ne nous laissons pas abuser par le tapage fait autour d’X, Y ou Z.  Combien de tapages bien préparés échouent?    
     
Quels sont les effets de cette dérive idéologique pour la création elle-même? Là encore, donnez un ou deux exemples probants.

Les effets peuvent être positifs: des idées ou factures quelque peu nouvelles, non estampillables par le gout-du-jour, sont d’abord refusées. Un vrai créateur ne se décourage pas, il approfondit et son œuvre en «sort» plus claire. Un refus (pour motif commercial ou non) m’en apprend plus sur ce que j’ai à dire qu’une publication. Destin des auteurs et peintres «maudits» ou tout simplement isolés, qui doivent trouver des supports originaux (le roman chez Descartes, le traité de géométrie chez Spinoza)
Il y a des effets négatifs, par exemple, le succès du «jeune débutant». Il ne sait pas trop pourquoi il lui arrive. Il se croit génial et ne (se) travaille plus. Il pourrit dans son coin ou va s’agréger au milieu des critiques, décideurs éditoriaux, etc..  Il participe alors au pourrissement d’un milieu déjà pourri de deux façons diamétralement opposées:  par le refus de tout ce qui risque de dépasser sa médiocrité ou par une propension aux excès,  snobisme, coups de tête et coup de cœur qui redupliquent son propre cas. Mais attention!  Ce qui nous apparaît comme pourriture oblige les créateurs à dominer plus sévèrement leur création.
 
Comment s’organisent les résistances et les alternatives aujourd’hui? Y a-t-il même moyens d’échapper à la perspective du marché et du discours économique sur la réalité artistique ou culturelle? Certains sous-genres résistent-ils mieux que d’autres?
L’auto-édition de disques, revues, livres, est possible à prix modique. Beaucoup font tout eux-mêmes et cet apprentissage des techniques s’accompagne de celui de la qualité.  On peut balancer n’importe quoi sur Internet. Il n’y a sans doute  jamais eu,  quantitativement autant de «don(s)» de la part des créateurs.  
 
Une production artistique,  littéraire,  scientifique,  fait toujours comme «une bouteille à la mer». Les tempêtes de profitabilité par temps de crise ne font qu’ajouter aux mystères de la découverte des œuvres qui (provisoirement? définitivement?) vont compter dans une certaine aire culturelle (parfois étendue à l’ensemble des cultures). 
Travaillant, pour ma part, à l’hypothèse d’une économie sans profits monétaires, je suis obligé de prendre tout autrement en compte la dimension de don créatif. Ce qui «rétroagit» sur la conception courante de toutes les formes de créations et pas seulement celles qui sont retenues par la société du spectacle… 
 
Propos recueillis par Stéphane Baillargeon
Le Devoir
 
 

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