Racine et envolée

Les présentoirs cubiques en acier peint noir ponctuent l’espace comme des troncs d’arbres d’un autre ordre ayant poussé sur un sol en béton.<br />
Photo: Marc Cramer Les présentoirs cubiques en acier peint noir ponctuent l’espace comme des troncs d’arbres d’un autre ordre ayant poussé sur un sol en béton.

Michel Brisson, professionnel dans l'art du vêtement masculin et propriétaire de deux boutiques de prêt-à-porter multimarques à Montréal, a confié la réalisation de sa dernière boutique à l'architecte Gilles Saucier, de Saucier + Perrotte. Les deux hommes, qui en sont à leur troisième projet ensemble, ont su développer une complicité qui transparaît ici. L'espace épuré et élégant traduit la rencontre de deux univers qui s'alimentent et se complètent: celui d'un amoureux du vêtement bien fait et celui d'un passionné d'architecture de qualité. Mais le projet est aussi un voyage exploratoire en quête de nouveaux modes d'expression.

Située dans le bâtiment de l'ancienne Banque Nationale de l'avenue Laurier Ouest, la nouvelle boutique Michel Brisson se fond dans une structure de béton, de brique et de verre avec un naturel déconcertant. «Lorsque Michel a acheté ce bâtiment, explique l'architecte Gilles Saucier, la façade extérieure était recouverte de tôle brune et de vitres fumées, tandis que l'intérieur regorgeait de piliers de brique, de murs et de matières typiques des années 1970», précise-t-il. S'empressant de gratter piliers, murs et mezzanine, l'architecte finit par découvrir une magnifique enveloppe en béton moulé ainsi que des murs en brique à la texture plutôt intéressante: «C'était une structure originale de qualité qu'il fallait absolument mettre en valeur», précise-t-il.

Mise à nu

La première partie des travaux a consisté en une mise à nu du bâtiment, auquel on a enlevé les couches successives accumulées au fil du temps. Ensuite, l'architecte est venu habiller légèrement cette enveloppe minérale à l'aide d'une deuxième peau composée de surfaces mates, réfléchissantes et lumineuses — grises, noires, blanches — qui vient mettre en valeur la première peau. Et tout le génie du projet repose sur le rapport subtil entre ces deux expressions architecturales très contrastées, l'une brute et l'autre sophistiquée, l'une rugueuse et l'autre lisse, l'une enracinée et l'autre prête à s'envoler. «J'ai cherché à déconstruire l'espace, explique Gilles Saucier, en brouillant les limites du plafond et des murs à l'aide de surfaces qui permettent de se projeter dans un au-delà conceptuel. Cet effet de prolongement, d'infini, d'espace dans l'espace, amène l'idée d'une plus grande liberté, et c'est ce que je souhaitais pour ce projet», souligne-t-il. Ainsi, l'architecte s'est servi des miroirs, comme on s'en sert en peinture ou en photo, pour exprimer une plus grande perspective et projeter le sujet dans un univers plus vaste, qui le dépasse complètement. Il a aussi utilisé la lumière douce et blanche que l'on retrouve dans les peintures de Vermeer pour donner au centre de la boutique une expression puissante, teintée de mystère et de beauté. Et tous les détails du projet sont minutieusement réglés sur ce même principe: valoriser le vrai, rendre meilleur sans superflu et sans effet de mode. Aucune photo ne pourrait donc rendre ce qui se dégage de ce lieu, car seule l'expérience spatiale, personnelle et silencieuse peut en révéler toutes les subtilités...

Poésie et mystère

La nouvelle boutique Michel Brisson s'inscrit dans la continuité des anciennes. La façade sur rue, très simple, élégante, contemporaine, suit la continuité urbaine de l'avenue Laurier tout en exprimant parfaitement la beauté et la profondeur de l'espace intérieur. En accord avec la typologie des bâtiments mitoyens, la base de la façade est en verre clair, comme celle des commerces avoisinants, tandis qu'à l'étage, le verre est plus opaque, en rappel des étages résidentiels mitoyens: «Nous avons appliqué une couleur grise en façade qui réagit bien à l'environnement direct, explique Gilles Saucier. Grâce aux reflets de l'éclairage intérieur et extérieur sur le verre, la façade offre une image en perpétuel changement et une vision de la ville en mouvement», dit-il.

Voyage à travers reflets et lumière

Lorsque l'on pénètre dans la boutique, de grandes surfaces de verre fumé occupent les murs est et ouest de l'espace, offrant des limites latérales assez souples et subjectives. Au premier plan, le volume de la mezzanine se détache du deuxième étage, dévoilant une hauteur sous plafond de 20 pieds de haut. Les systèmes d'éclairage et d'accroche des vêtements descendent de ce plafond cathédrale comme des stalactites noires et vont se réfléchir dans la noirceur du verre fumé sur les côtés. La poésie de l'ensemble atteint son climax au centre du projet, où un plafond lumineux impressionnant épouse le dessous du volume de la mezzanine. La lumière douce et homogène, qui relie les différentes expressions architecturales, transforme la boutique en un paysage sorti tout droit de l'inconscient de Gilles Saucier. Ainsi, les présentoirs cubiques en acier peint noir ponctuent l'espace comme des troncs d'arbres d'un autre ordre ayant poussé sur un sol en béton. Le comptoir de la boutique, en caoutchouc noir, surgit du mur du fond pour mettre en valeur la colonne brute qui va se perdre dans le ciel lumineux du plafond. À cet endroit, on retrouve à gauche trois grandes cabines d'essayage aux murs de teck récupérés du bâtiment d'origine, et à droite, un escalier courbe qui a gardé sa forme et ses matières d'origine. Baigné d'une lumière naturelle qui surgit d'un puits circulaire situé au plafond, l'escalier offre un accès magistral à l'étage. Une fois en haut, la mezzanine surplombe l'avenue Laurier et laisse apparaître toute la beauté graphique du système d'accrochage ainsi que la dimension et la profondeur de cet espace très travaillé. L'étage abrite un salon pour une clientèle haut de gamme, de même que les bureaux du propriétaire des lieux.

Lorsque l'on pénètre dans la boutique, de grandes surfaces de verre fumé occupent les murs est et ouest de l'espace, offrant des limites latérales assez souples et subjectives. Au premier plan, le volume de la mezzanine se détache du deuxième étage, dévoilant une hauteur sous plafond de 20 pieds de haut. Les systèmes d'éclairage et d'accroche des vêtements descendent de ce plafond cathédrale comme des stalactites noires et vont se réfléchir dans la noirceur du verre fumé sur les côtés. La poésie de l'ensemble atteint son climax au centre du projet, où un plafond lumineux impressionnant épouse le dessous du volume de la mezzanine. La lumière douce et homogène, qui relie les différentes expressions architecturales, transforme la boutique en un paysage sorti tout droit de l'inconscient de Gilles Saucier. Ainsi, les présentoirs cubiques en acier peint noir ponctuent l'espace comme des troncs d'arbres d'un autre ordre ayant poussé sur un sol en béton. Le comptoir de la boutique, en caoutchouc noir, surgit du mur du fond pour mettre en valeur la colonne brute qui va se perdre dans le ciel lumineux du plafond. À cet endroit, on retrouve à gauche trois grandes cabines d'essayage aux murs de teck récupérés du bâtiment d'origine, et à droite, un escalier courbe qui a gardé sa forme et ses matières d'origine. Baigné d'une lumière naturelle qui surgit d'un puits circulaire situé au plafond, l'escalier offre un accès magistral à l'étage. Une fois en haut, la mezzanine surplombe l'avenue Laurier et laisse apparaître toute la beauté graphique du système d'accrochage ainsi que la dimension et la profondeur de cet espace très travaillé. L'étage abrite un salon pour une clientèle haut de gamme, de même que les bureaux du propriétaire des lieux.

«Il y a des projets, comme celui-là, qui sont une force, un moteur de changement, explique Gilles Saucier. En allant explorer d'autres univers d'expression, notamment celui de la photo, je me rends compte que mon travail de recherche sur l'image alimente mon travail architectural, et vice et versa», dit-il. Tandis que les surfaces réfléchissantes et la lumière nous font voyager en nous donnant accès à des univers infinis, les corps et les vêtements prennent ici une dimension supérieure. On se sent comme dans un tableau de Vermeer où la composition spatiale, le choix de la matière et la maîtrise dans le traitement et l'emploi de la lumière créent une illusion d'espace particulier. Ça fait du bien de se sentir beau et de se laisser découvrir dans un espace atypique. «C'est ça le luxe», souligne Michel Brisson.

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Collaboratrice du Devoir