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Nouveau regard sur la culture - L'économie créative permet d'intégrer à la culture des secteurs qui auparavant en étaient exclus

Thierry Haroun Collaboration spéciale
Selon Christian Poirier, «l’économie créative est un élargissement de la définition de la culture qui y associe l’économie du savoir et l’innovation».<br />
Photo: Source INRS Selon Christian Poirier, «l’économie créative est un élargissement de la définition de la culture qui y associe l’économie du savoir et l’innovation».

Christian Poirier, professeur à l'INRS, nous invite à réfléchir sur les industries culturelles analysées à l'enseigne de la notion appelée «économie créative» et de la citoyenneté culturelle. Il sera aussi question d'Elvis Gratton. Vraiment?

Christian Poirier est professeur-chercheur au Centre Urbanisation Culture Société de l'Institut national de recherche scientifique (INRS). Il est également responsable de l'axe «Industries culturelles» à la Chaire Fernand-Dumont sur la culture de l'INRS et codirige le Laboratoire Arts et Sociétés, Terrains et Théories. Ses recherches et publications portent particulièrement sur le cinéma, mais aussi sur les organisations, institutions et politiques culturelles ainsi que la sociologie et l'économie politiques du champ culturel.

Voici en rafale quelques titres tirés de ses nombreuses publications: Le cinéma québécois: à la recherche d'une identité?, Politiques cinématographiques et groupes d'intérêt: de la relation ambivalente du cinéma québécois avec ses institutions, L'identité québécoise projetée à l'écran de l'imaginaire filmique, Références temporelles et construction de l'identité politique: l'exemple du cinéma québécois et Time representations in Quebec cinema: the projections of an uncertain political identity. Et d'autres titres encore, à suivre dans le site Internet de l'INRS.

Industries culturelles


Première question: comment se porte l'industrie culturelle ou les industries culturelles au Québec? «Il faut ici utiliser le pluriel, car on sait que les enjeux dans les différents secteurs peuvent être extrêmement différents. On remarque, par exemple, que le secteur musical est frappé de plein fouet par le monde du numérique, le téléchargement, alors que le cinéma est moins concerné, mais on voit un peu venir déjà. Cela pour dire que les industries culturelles, selon le chercheur britannique David Hesmondhalgh, sont considérées comme complexes, ambivalentes et contestées. Et vous savez, les temporalités sont également différentes. Je vous dirais donc que, vues par cette lorgnette-là, les industries culturelles au Québec se portent relativement bien, essentiellement en raison de l'appui des gouvernements fédéral et provincial, il faut bien le dire.»

Malgré cette bonne note accordée à ces industries, il n'en demeure pas moins que le professeur précise que le cinéma québécois est aux prises avec un phénomène de «massification» ou d'«hollywoodisation» de son secteur en reproduisant à notre échelle ce que les Américains font à l'échelle mondiale. Cette blockbusterisation de notre septième art, avec sa mise en marché aux allures de rouleau compresseur, n'est pas sans conséquences. «Cela provoque une problématique qui concerne la fréquentation et l'accès au cinéma. Certaines années, on produit près d'une trentaine de longs métrages, parmi lesquels il y a quelques blockbusters comme Bon Cop Bad Cop et De père en flic, alors que les autres types de films plus marginaux, plus alternatifs, se retrouvent avec un certain problème de diffusion. Il y a certes une diversité d'oeuvres, mais pas sur le plan de la fréquentation.»

Créative, la culture?


D'un état des lieux du cinéma, Christian Poirier fait glisser l'entrevue vers une réflexion sur la notion de culture étudiée sous l'angle d'une «économie créative» ou d'«industries créatives», qui a pris naissance à la fin des années 1990. C'est-à-dire? «Un ensemble de gouvernements, tels les gouvernements britannique, australien et néo-zélandais, en plus d'organisations supranationales, je pense ici à l'UNESCO, ont développé cette notion qui permet d'intégrer à la culture des secteurs qui auparavant en étaient exclus. Par exemple, en Italie, on y a intégré la gastronomie. Certains pays scandinaves vont jusqu'à inclure les parcs d'attractions dans la définition des industries créatives. C'est étirer un peu trop l'élasticité de la notion de culture. Vous voyez jusqu'où ça peut aller. Cette conception est d'ailleurs associée à la thèse de la "classe créative" de Richard Florida [professeur-chercheur américain et conférencier de renom], qui intègre non seulement des artistes mais aussi des ingénieurs. Bref, toute personne qui, dans le cadre de son travail, fait preuve de créativité.»

Le Québec a-t-il été influencé par cette conception? «Eh bien, Richard Florida avait intégré dans sa théorie la ville de Montréal, des ingénieurs de Bombardier ou de Pratt & Whitney et moi-même dans sa définition des créatifs, à titre de professeur d'université. Montréal, par exemple, vu sous cet angle, révèle une spectacularisation de la cité par l'entremise de ses festivals, à quoi on finit par accoler un branding avec son Quartier des spectacles, notamment. Donc, l'économie créative est un élargissement de la définition de la culture qui y associe l'économie du savoir et l'innovation.»

Voire les sports et les Canadiens de Montréal? «Oui, tout à fait. Il s'agit de penser au concept du Centre Bell qui allie sport et spectacle. Et c'est ce qui se profile à Québec avec son projet d'amphithéâtre associant une équipe sportive et un groupe médiatique [Quebecor]».

Plus largement, ce melting-pot du tout dans tout, sorte d'auberge espagnole noyée dans la sauce de «l'économie créative», fait que, au final, on s'éloigne un peu de l'essentiel, laisse-t-il entendre. «On s'éloigne des arts et de la culture, des artistes et des citoyens, de ce que j'appelle, au fond, la citoyenneté culturelle, qui, selon moi, doit donner accès à une diversité culturelle dans une perspective de développement culturel. Globalement, on se retrouve désormais davantage dans une conception du citoyen en tant que consommateur.»

Les élections

Campagne électorale oblige, qu'en est-il de la culture au sein des discours politiques? Et, pour alléger l'entrevue, pour qui voterait Elvis Gratton?, a-t-on demandé au spécialiste du cinéma. Le professeur Christian Poirier éclate de rire et, dix secondes plus tard, répond: «Alors là, c'est toute une question! Écoutez, je crois qu'il serait écartelé entre les conservateurs, un parti qui rejoint toute sa philosophie, et les libéraux, vu sous l'angle fédéraliste.» Plus sérieusement, il déplore que la culture soit reléguée au bas de la liste tant dans les programmes que dans les discours politiques.

Mais «c'est un peu dommage que la culture ne soit pas plus présente dans le cadre de la campagne électorale. Si on regarde les programmes de près, on en parle au Bloc québécois, au NPD et au Parti libéral, mais c'est nettement plus flou du côté des conservateurs.»

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Collaborateur du Devoir