Pierre Gauvreau, le Vulcain tranquille

«Toute ma vie, j’ai vécu avec le sentiment d’être unifié, mais pour les autres je ne l’étais pas, déclarait Pierre Gauvreau au Devoir en 1985. J’ai travaillé en télévision et en peinture. Ces deux activités ne se sont jamais rencontrées dans l’esprit des gens.» <br />
Photo: Télé-Québec «Toute ma vie, j’ai vécu avec le sentiment d’être unifié, mais pour les autres je ne l’étais pas, déclarait Pierre Gauvreau au Devoir en 1985. J’ai travaillé en télévision et en peinture. Ces deux activités ne se sont jamais rencontrées dans l’esprit des gens.»
Ce n’est pas un, mais plusieurs Pierre Gauvreau qui viennent de disparaître. Ce créateur multidoué aura été le même et l’autre toute sa vie durant. Signataire du manifeste Refus global, scénariste aux immenses succès populaires (Le Temps d’une paix, Cormoran…), réalisateur de Pépinot et Capucine comme de la série D’Iberville, il n’a pourtant jamais cessé de peindre dans un style abstrait, lumineux et flamboyant.

L’homme multiplateforme est décédé avant-hier. Né en 1922, il avait 88 ans. C’était le frère aîné du poète, dramaturge et critique d’art Claude Gauvreau, lui-même décédé en 1971. Le talent venait par paire dans cette famille exceptionnelle, comme chez les Cadieux (Anne-Marie et Geneviève) ou les Bouchard (Lucien et Gérard).

La famille montréalaise Gauvreau se veut éclairée et libre-penseuse dans un Québec de l’entre-deux-guerres ressemblant à un Tibet catholique. La maisonnée oscille autour de la bibliothèque. Les deux fils athées s’y forment très tôt de fortes têtes qui leur permettent de se colleter aux religieux qui dominent la vie intellectuelle, morale et culturelle de leur société coincée. Pierre Gauvreau conservera d’ailleurs toute sa vie durant un profond mépris pour les idéologies liberticides.

Étudiant à l’École des beaux-arts de Montréal au début des années 1940, il découvre la force émancipatrice de la création et surtout du surréalisme sous l’influence de Paul-Émile Borduas, qui l’invite à se joindre aux jeunes fréquentant son atelier. Il participe à une première exposition (Les Sagittaires) à la Société d’art contemporain, en 1943. Peu après, il s’enrôle et part pour l’Angleterre, où il reste conscrit jusqu’en 1946.

L'époque du Refus global

À son retour, il termine sa formation aux Beaux-Arts et réalise ses premières toiles annonçant une passion dévorante pour le geste et la couleur. Surtout, il signe avec une quinzaine d’autres artistes le manifeste Refus global, réputé précurseur de la Révolution tranquille.

Le texte paraît le 9 août 1948. Écrit par Borduas, le manifeste reproduit le canevas typique de l’avant-garde en balayant le passé pour mieux affirmer la légitimité d’une nouvelle étape révolutionnaire. L’analyse positionne le groupe entre esthétique et politique. La perspective rejette l’héritage de « la tuque et du goupillon » d’un « petit peuple serré de près aux soutanes » tout en souhaitant la naissance d’un « nouvel espoir collectif » et même d’une « anarchie resplendissante ».

Pierre Gauvreau ne reniera jamais cet engagement tout en le relativisant. Il refusera souvent de voir dans les automatistes un groupe homogène, traversé par une seule et même conception de la création. Pour lui, l’art, petit ou grand, de pointe ou de masse, cherche moins à transformer le monde qu’à l’informer sur les possibilités infinies de la création. Une biographie parue en 2003 chez Lanctôt éditeur le décrit comme un homme audacieux, intransigeant, provocateur, mais surtout comme un ardent défenseur de « toutes les libertés ».

Une autre carrière
Tout en continuant de peindre dans les années 1950, pour gagner sa vie il entame une carrière dans « l’audiovisuel », où il va là encore profondément laisser sa marque originale. Après un séjour de 18 mois à l’Office national du film (ONF) comme scénariste-intervieweur, il entre à la section jeunesse de Radio-Canada en 1955 en tant que réalisateur. Il travaille notamment sur la mythique série de marionnettes Pépinot et Capucine, puis réalise Radisson, CFRCK, Rue de l’Anse et D’Iberville, première grande coproduction avec la France, la Suisse et la Belgique. Le site des archives de Radio-Canada permet de retrouver des traces de ces grandes réalisations pionnières.

Suivent un long intermède passé à Radio-Québec comme directeur de la création et un retour à l’ONF comme producteur, notamment du film IXE-13. Il quitte cette institution en 1972 pour devenir réalisateur pigiste de documentaires sur l’art. Il attend encore quatre années avant de se remettre à la peinture, qu’il néglige depuis deux décennies. Cette passion du second souffle va l’accompagner jusqu’à la fin de sa vie.

En même temps, le quinquagénaire s’attelle à l’écriture de grandes sagas télévisuelles qui vont faire date : Le Temps d’une paix (136 épisodes), Cormoran (78 épisodes) et Le Volcan tranquille (arrêté après 66 épisodes sur les 78 prévus). Cette oeuvre immense traverse l’histoire du Québec de la première moitié du XXe siècle en s’attardant aux mutations comme aux blocages, on pourrait dire à la tuque et au goupillon, mais aussi aux petites et grandes révoltes qui grondent. Le signataire de Refus global contribue ainsi à développer une vision beaucoup moins manichéenne de l’histoire nationale.

Le scénariste affectionne les jeux langagiers arrimés à une poésie fruste. Il sait aussi camper des personnages forts, complexes, vibrants. Ses productions demeurent toutefois d’une facture assez classique, surtout par leurs techniques narratives. Elles appartiennent à un autre âge de la télévision.

Créateur postmoderne
Le peintre-scénariste tient ainsi à bout de bras le low et le high art. Pierre Gauvreau devient plus qu’un grand moderniste : c’est un créateur postmoderne, capable simultanément d’exposer dans une galerie d’art pour happy few et d’attirer son million de téléspectateurs avec ses téléromans divertissants.

« Toute ma vie, j’ai vécu avec le sentiment d’être unifié, mais pour les autres je ne l’étais pas, déclare-t-il au Devoir en 1985. J’ai travaillé en télévision et en peinture. Ces deux activités ne se sont jamais rencontrées dans l’esprit des gens. Que ce soit un critique d’art ou un reporter de télévision, chacun m’a confiné dans une des deux activités. […] La société actuelle a beaucoup de mal à imaginer des activités complexes et non étiquetables. Et pourtant, je suis moi dans les deux domaines. »

Les oeuvres des dernières décennies réalisées à l’acrylique font preuve d’une étonnante et joyeuse vitalité. Le peintre reste fidèle toute sa vie à l’abstraction enthousiaste et poétique. Il conserve aussi de ses années de formation surréaliste une affection particulière pour les titres étranges du genre Le diable fait des crêpes à sa femme ou Les vacances d’un cyclope, deux toiles de 1979.

Ses toiles figurent dans toutes les grandes collections du pays. Charles Binamé lui consacre un film-hommage et Michel Desautels, des entretiens publiés à l’Hexagone (Les trois temps d’une paix). Bien que diminué (il était amputé d’une jambe), il continue de peindre jusqu’à la fin de sa vie, souvent avec sa compagne Janine Carreau. Le Musée de Charlevoix accroche une dizaine de ses oeuvres jusqu’au 15 mai parallèlement à une exposition consacrée au téléroman Le Temps d’une paix, d’ailleurs toujours en reprise à la télévision de Radio-Canada.

« La mort n’existe pas, déclare dans la même entrevue au Devoir le Vulcain tranquille, grand maître des fusions créatrices. On s’inscrit dans l’évolution de l’univers. La mort ne me fascine pas comme les croyants, voire les gens qui lui prêtent un visage. Quand je vais mourir, j’espère avoir le sentiment d’avoir vécu…. »
12 commentaires
  • Maryse Lafleur - Inscrite 9 avril 2011 08 h 09

    L'avant-gardiste au temps du conservatisme

    Plutôt démoralisant de voir partir un de nos rares avant-gardistes connus en cette période de désespérant conservatisme. Si j'ai apprécié les reprises du Temps d'une paix et encore plus de Cormoran, j'attends toujours pour celles du Volcan Tranquille. L'image véhiculée dans cette dernière série ressemble peut-être moins à l'image verniculaire qu'on aime avoir du Québec et pourtant, elle ressemble davantage à celle que j'ai connue. Née à la fin des années quarante, j'ai eu une mère qui est devenue féministe dès son adolescence (vers 1940) et qui a eu la chance de vivre dans une famille anti-cléricale. Si Gauvreau a vécu avec le sentiment de n'être jamais unifié, l'histoire du Québec, quant à moi, nous présente trop souvent sous son aspect plus conservateur et rural. Même notre révolution tranquille me semble encore inachevée et j'espère que cette ambiance conservatrice qui nous empoisonne depuis quelques années n'est qu'un autre triste mouvement de balancier. Qu'est-ce que Radio-Canada attend pour nous présenter à nouveau Le Volcan Tranquille? Et de meiux faire connaitre les signataires du Refus global ... ?

  • Jeanette Biondi - Abonné 9 avril 2011 08 h 11

    Pierre Gauvreau et sa biographe

    Cher monsieur,

    La biographie de Pierre Gauvreau a un titre,

    LE JEUNE HOMME EN COLÈRE,

    et une auteure,JEANETTE BIONDIi.

    Merci d'en prendre note.

    Jeanette Biondi

  • François Dugal - Inscrit 9 avril 2011 08 h 38

    L'ancien temps

    Pépinot et Capucine, CF-RCK, le temps d'une paix, c'était l'ancien temps de l'excellence radio-canadienne, temps à jamais révolu.
    Merci, monsieur Gauvreau.

  • André Michaud - Inscrit 9 avril 2011 09 h 41

    Merci

    J'étais là pour Pépinot et plus tard pour certaines séries télé, et vos peintures sont superbes (contrairement à bien des fumistes modernes).
    Merci M.Gauvreau!

  • Lorraine Dubé - Inscrite 9 avril 2011 09 h 46

    Intemporel

    «La mort n'existe pas, déclare dans la même entrevue au Devoir le Vulcain tranquille, grand maître des fusions créatrices. On s'inscrit dans l'évolution de l'univers....Quand je vais mourir, j'espère avoir le sentiment d'avoir vécu....»

    Mission accomplie!

    Notre mémoire collective...
    Merci pour ces témoignages, pour l'hommage rendu à ce grand artiste dont l'héritage "intemporel" est patrimoine.