Littérature - Contrer la «bien-pensance»

Catherine Lalonde Collaboration spéciale

L'Inconvénient? Depuis 1999, cette revue littéraire d'ici, axée sur l'essai et la création, s'attarde à tout ce que la société préfère ne pas voir. Gros plan sur les inconvénients, petits, moyens et grands.

Fondée il y a plus de dix ans par Isabelle Daunais, Yannick Roy et le directeur, Alain Roy, la revue trimestrielle a bientôt accueilli aussi Geneviève Letarte et Mathieu Bélisle. «L'Inconvénient, explique en entrevue Alain Roy, a un esprit bien à elle: sceptique et mordant, qui vise à exposer les nouveaux visages de la bien-pensance. Notre mandat est de remettre en question les conceptions courantes, les clichés, les idées reçues, les non-dits et les errements de notre société.»

Autour d'un thème sont réunis études, pensées, réflexions et quelques textes de création, tous genres bienvenus. Peuvent s'ajouter des traductions inédites. Les sujets naissent «sous le coup de l'inspiration», précise Roy. Le comité de rédaction, formé de littéraires, d'écrivains et d'essayistes, âgés de 35 à 55 ans, possède une solide expérience de publication et adore se lâcher dans les sessions de remue-méninges. «Nous abhorrons les titres plats ou simplement thématiques. Par exemple, Le kitsch nous serait insuffisant. Il manque un angle, un point de vue. Nous avons donc choisi Extension du domaine du kitsch.»

Ont ainsi été analysés, au cours des ans, Le 12 septembre 2001, Les dessous de la télé-réalité et Qu'est-ce qu'être québécois?, dans ce dernier cas «le numéro, précise le directeur, le plus vendu: la question identitaire suscite beaucoup d'intérêt.» Récemment, La mort de la critique a fait jaser dans les médias. «Les numéros qui ont moins marché, et je parle en ventes et non en qualité, sont ceux où l'ironie était si mordante qu'elle a pu désarçonner. Le milieu littéraire québécois est parfois un peu frileux ou timoré... Je pense à ces titres typiquement "inconvénientesques": Les joies du pessimisme, Désertion ou Essais de critique non constructive.» Le directeur croit que le positivisme imposé est si fort aujourd'hui que tout ce qui s'en coupe paraît illico «suspect, inquiétant, voire inadmissible».

Écrire, traduire...

Sur quelque cinq cents textes publiés à ce jour, L'Inconvénient est fier de la publication d'inédits de Philippe Muray, Carlos Fuentes et Milan Kundera, comme des entrevues de Marcel Gauchet et Pierre Bayard. On a pu y lire aussi des traductions inédites de Virginia Woolf, Mavis Gallant, Mordecai Richler et Jonathan Franzen. Mais le directeur Alain Roy tient à mentionner aussi les textes de son équipe. «Il est réjouissant de constater que L'Inconvénient constitue pour nos collaborateurs un authentique atelier d'écriture.»

Quatre numéros par année. Un rythme qui permet «de s'arracher à l'actualité immédiate, de se donner un temps de réflexion pour appréhender le monde d'une manière originale, pour dégager des dynamiques de fond qui apparaissent difficilement quand on a le nez collé sur le présent.»

Avec le temps, un site Internet s'est ajouté et l'équipe de chroniqueurs s'est enrichie de François Ricard, Gilles Marcotte, Réjean Beaudoin, Serge Bouchard et David Dorais. L'Inconvénient entend «garder le cap. La bien-pensance est une hydre dont les têtes repoussent continuellement. Nous sommes parfois surpris par la quantité d'inconvénients qui nous entourent. Le prochain numéro portera sur cet inconvénient majeur que constitue le travail. Nous nous pencherons ensuite sur les romans injustement ignorés de la Grande Noirceur et sur l'inconvénient non négligeable de la finitude, avec pour titre prévu La découverte de la mort.» L'inconvénient, bref, est bien en vie.

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