Festival Voix d'Amériques - Regard sur l'art de dire, de mère en fils

Michel Faubert et Melissa Auf der Maur, les invités d’honneur du Festival Voix d’Amériques.<br />
Photo: Jean-François Leblanc - Le Devoir Michel Faubert et Melissa Auf der Maur, les invités d’honneur du Festival Voix d’Amériques.

Le Festival Voix d’Amériques (FVA) entame ce soir les célébrations de son dixième anniversaire. Dix ans de spectacles, d’exposés pas seulement oraux, dix ans dédiés au «spoken word». Spoken what? Cette locution bien américaine désigne «toute parole portée devant une audience par son auteur». Le «spoken word» englobe ainsi la poésie, le rap, le slam, la harangue politique. Autant de paroles qui peuvent être lancées simplement autant que chantées, dansées, jouées, jonglées. Regard sur l’art de dire, de mère en fils, jusqu’à la parole-spectacle.

«Oral», est défini depuis 1674 comme ce «qui se transmet par la bouche, par la parole», selon Le Petit Robert. Souvent passée de mère en fils et de père en filles, la culture orale comprend les contes, les chants traditionnels et folkloriques, mais aussi la danse et la musique. Les sets carrés, réponses dansées aux commandes d’un calleux, étaient transmis oralement. La musique non  académique des violonneux aussi.

La trace des racines


La collègue du Devoir Odile Tremblay a étudié les contes folkloriques et se passionne pour les savoirs de l’oralité. «C’était la culture populaire, la vieille sagesse transmise qui s’est perdue avec l’arrivée de la télévision.», dit-elle. Une culture opposée au savoir des écoles et des élites, qui préféraient trop souvent «regarder la Bolduc de haut». Une culture qui garde vivante les traces de ses racines. Un exemple? «Regarde nos vieilles chansons, il y a toujours un rossignol qui chante quelque part. On n’a pas de rossignols au Québec! C’est ce qui reste de la chanson française originale, à laquelle on a ajouté un refrain bien d’ici.»

Les contes témoignent aussi de ce voyage des mots. «On retrouve les mêmes contes chez les Frères Grimm et chez Charles Perrault, alors qu’ils ne parlaient pas la même langue», poursuit Odile Tremblay. Les contes portent des mises en garde. «Tous les contes ont une morale. Le Petit Chaperon Rouge prévient des conséquences des relations sexuelles précoces, Barbe-Bleue veut contrer la curiosité, etc.» Michel Faubert, conteur et musicien qui sera du FVA avec sa soirée Spoken métal, collige des contes depuis des années. «On sent que c’est un art très ancien, un des premiers arts de la parole. Dans le répertoire du vieil Ernest Fradette, à Saint-Raphaël-de-Bellechasse, il y a des contes de l’Antiquité. On trouve dans le conte l’origine du monde, l’origine de la parole et même l’origine personnelle quand on redevient comme un enfant qui écoute. Écouter Ernest Fradette conter, c’était bon comme manger, dormir, aimer. Très fort et tout simple.»

 «L’Amérique est le confluent de l’oralité. Cela commence avec les langues indigènes, les centaines de langues et cultures améridiennes» fortement orales, indique le fondateur du Bowery Poetry Club et professeur à l’université Columbia, Bob Holman. Les nouveaux arrivants - Français, Britanniques, Irlandais et consorts - se sont frottés à ces cultures. Les traditions d’Afrique de l’Ouest ont été apportées de force par les esclaves. Qu’on pense au créole ou au joual, de tous temps «l’oralité appartient aux cultures dominées, car les civilisations dominantes se sont dotées très vites de l’écriture,» précise à son tour la professeure au Département de langue et littérature françaises de l’université McGill Catherine Leclerc. Pour Holman, qui sera aussi performeur à la soirée new-yorkaise du FVA, «l’oralité appartient aux cultures dominées parce que l’écriture a toujours été un élément de colonisation». 
 
Speak white

«L’oralité est une forme nécessaire parce qu’elle permet de se différencier du littéraire, poursuit Catherine Leclerc. Elle a deux qualités. D’abord, une identité ancrée, spécifique. On se trahit beaucoup plus à l’oral, par l’accent ou la syntaxe.» Des Belles-Sœurs de Michel Tremblay aux poèmes de Gérald Godin et de Gaston Miron, du Speak White de Michèle Lalonde aux chants de Félix Leclerc, Richard Desjardins ou Loco Locass, les écrits identitaires empruntent à l’oralité. «On se sert souvent de l’oralité pour revendiquer une différence, un écart par rapport à la norme,» dit Leclerc pour expliquer la part politique. Pour Bob Holman, le seul fait d’entendre directement, d’une personne à l’autre, devient politique, et aide le texte à éviter toutes théories.

«Je soupçonne que moins un genre est dominant, plus il est ouvert à ce qui sort de la norme», risque Catherine Leclerc. Les choix de la directrice artistique du Festival Voix d’Amériques confirment l’intuition. D.Kimm a fait au fil des ans de plus en plus de place au multigens, multigenres et multidisciplinaires. Fasciné par l’identité et par les façons d’être différents, le FVA ouvre ses scènes aux anglophones, francophones, autochtones, artistes, politiciens, transsexuels, gais, auteurs, poètes. Les marginaux sont bienvenus.

Poésie-spectacle

La professeure Catherine Leclerc poursuit: «Si c’est par l’oralité qu’on se détache de la norme, comme en classe quand je dis à mes étudiants “ne me citez pas là-dessus,” c’est aussi par là qu’arrivent les innovations littéraires», estime-t-elle. Pourtant, des guéguerres littéraires opposent oralité et écrit. Les conteurs ont du mal à se faire reconnaître des écrivains. Les slameurs et les poètes bataillent. Les premiers reprochent aux poètes de ne pas livrer de spectacle sur les scènes et se moquent des soirées de lecture aux voix chancelantes. Les poètes disent travailler un livre plus qu’un corps, n’apprécient pas les règles orales, qu’ils ont tendance à voir comme une facilité. Carole David ouvre son Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles (Herbes Rouges) par le poème Se tenir debout (et à voix haute). «Debout, à voix haute, n’est pas une pratique de la poésie, c’est une mise à mort; timbre, volume, inflexion, voici mon oeuvre passée à tabac entre chant et suicide», écrit-elle.

 «L’oralité libère de certaines contraintes de l’écrit, résume Catherine Leclerc, mais elle a aussi ses demandes à elle: la structure à pieds égales, la rime, la mnémotechnique, des formes très anciennes qui font que je peux comprendre que certains poètes voient ça comme une régression». Pour Bob Holman, l’essence des textes est complètement différente. «Le poème de l’oralité n’est pas fini tant qu’il n’est pas écouté par une audience. Il devient événement, expérience. Il n’est pas écrit pour survivre à l’épreuve du temps. C’est autre chose.»

Mots d’Amérique

Entre la France et l’Amérique, y a-t-il des différences dans la façon de dire, de porter l’oralité? Aucune certitude, aucune étude, mais quelques pistes émergent en traquant la question. «Le mélange avec l’anglais est certainement une particularité du Québec, indique derechef Catherine Leclerc. Le terme même de spoken word est amusant.» Dans les lectures jazzées de Jack Kerouac, le rap et le slam, très éloignés du rythme des complaintes et litanies françaises, peut-on lire une particularité? Michel Faubert, à l’intuition, estime que l’oralité, «ça nous regarde comme Américains. Les premiers francophones arrivés ici ont découvert, au contact des Amérindiens, une oralité et un mode de vie. Les coureurs des bois voulaient épouser ça, pour la liberté extraordinaire. Ils ont peu à peu envahi le continent, avec presque pas de population. Il y avait une solitude dans ces vies et un bagage de mémoire à porter qui fait que le monde a dû avoir besoin de parler tout seul à moment donné…» Faubert raconte qu’il marche pour apprendre ses textes, rythmant les mots à ses pas. De là, pour imaginer un lien entre le territoire à couvrir et le rythme des mots, il n’y a qu’un pas. «C’est plausible, dit Bob Holman en riant, c’est exactement la façon que les griots africains travaillaient leurs histoires, en les disant sur le chemin d’un village à l’autre.»

Pour voir de visu ce que donne ces textes de paroles, ces corps qui remplacent l’écrit et ces poèmes-plus-ou-moins-happenings, le FVA propose grands spectacles et petites soirées. On note les soirées cartes blanches des invités d’honneur Michel Faubert et Melissa Auf der Maur, le Combat contre la langue de bois pour les envolées politiques, l’école new-yorkaise - dont Bob Holman - et sa New York Temptation, le Cabaret Dada et les 5 à 7 Band et Poésie. Entre autres.



Deux exemples célèbres de «spoken word»: