Le miroir de l'âme

Photo: Marc-André Plasse

La Résidence Saint-Hubert, à Montréal, vient de remporter l'un des prix d'excellence de l'Ordre des architectes du Québec (OAQ), le prix Marcel-Parizeau, qui récompense les projets résidentiels à petit budget. Réalisé par l'agence Naturehumaine, ce projet se démarque, dans la cuvée 2011 des prix de l'OAQ, par son âme et cette personnalité brute et authentique qui manquent souvent aux créations architecturales trop léchées.

Un budget très serré, des contraintes importantes et une bonne ouverture d'esprit des propriétaires ont permis de faire évoluer le concept d'un simple agrandissement vers une oeuvre architecturale complexe, où l'espace s'étire et le temps semble ralentir: la Résidence Saint-Hubert.

C'est l'aspect humain qui s'exprime le plus dans cette maison évoquant un intérieur japonais contemporain teinté de la culture locale. Dégageant une esthétique épurée, le vide a ici autant d'importance que les formes esquissées. La réalité de l'habitation se situe non pas dans les surfaces qui la composent, mais dans le vide, cet espace vivant contenu entre les murs, les sols et les plafonds. Les architectes ont préféré suggérer la beauté plutôt que de la révéler entièrement en surface.

À l'image d'une composition musicale, l'espace intérieur atteint l'équilibre dans un subtil dosage de notes de textures — très abruptes, vivantes et vibrantes — entremêlées de longs silences portés par le vide, le blanc et la lumière. Dans cette richesse d'harmonies, le spectateur est invité à interpréter l'espace, à le compléter et à venir remplir le vide à partir de ses sentiments et impressions engendrés dans son esprit par l'ébauche de ces touches architecturales savamment dosées.

Ainsi, la beauté existe dans les yeux et dans les sens de la personne qui se projette dans l'espace. On se sent instantanément bien! Qu'il est bon de voir des maisons pensées pour être vécues dans toute la profondeur humaine plutôt que simplement limitées à la contemplation superficielle.

Dans la vie, les plus belles choses arrivent par la simplicité et la sobriété. Or ce sont les deux concepts qui ont guidé les architectes de Naturehumaine dans la réalisation de ce pavillon où le jeu des volumes et le choix des matières suivent cette voie de la sagesse. «Au départ, les clients souhaitaient rénover le rez-de-chaussée de 800 pieds carrés de façon minimaliste et agrandir leur logement en ajoutant un étage supérieur, comme cela se fait habituellement», explique Marc-André Plasse, l'architecte responsable du projet.

Des études structurales poussées ont révélé que l'état des fondations ne pouvait supporter un deuxième étage. L'autre solution, soit ajouter un volume de deux étages à l'arrière du bâtiment existant, fut rejetée par l'arrondissement, dont le règlement d'urbanisme ne permet aucun ajout dépassant la hauteur de la toiture existante. Enfin, la présence de rochers en sous-sol, à quatre pieds de profondeur, rendait impensable la possibilité de creuser, pour des raisons de coûts.

Des contraintes majeures

Ces trois contraintes majeures ont obligé les architectes à jongler un peu plus avec l'espace et le client à modifier quelque peu ses attentes. «Nous avons proposé d'agrandir le logement en ajoutant un volume à l'arrière et en creusant jusqu'à la limite du possible, ce qui a mené à la création de deux paliers et permis d'ajouter un étage au-dessus du palier le plus bas, tout en respectant les hauteurs imposées au bâtiment», explique l'architecte.

La façade arrière du projet fut donc entièrement détruite et le chantier a commencé par une mise à nu de la bâtisse. «Lorsque nous avons découvert la structure en bois du bâtiment existant, nous avons décidé avec le client de ne pas la recouvrir et de laisser cette magnifique structure en pruche exposée, en se contentant de la peindre en blanc pour améliorer la luminosité d'ensemble du projet», explique Marc-André Plasse.

Dans l'agrandissement, on creuse donc le volume qui se trouve dans la continuité de la cuisine pour l'abaisser au niveau de la terrasse et permettre à la salle à manger une ouverture sans obstacles vers les espaces extérieurs.

Cette dilatation en hauteur de l'espace donne à celle-ci une double hauteur qui ressort d'autant plus face au salon situé en contrebas. Ce dernier, comprimé de manière très habile entre le sol le plus bas du logement et le sol de la nouvelle chambre, n'est pourtant pas étouffant puisqu'il respire face à l'espace très dilaté, tout en demeurant très enveloppant grâce au revêtement de bois qui donne à l'espace une odeur et des airs de chalet ou de maison de campagne.

Une alcôve suspendue

Au-dessus, la chambre principale fait son entrée dans le projet avec un volume qui se laisse deviner à la surface par une découpe qui suit l'escalier caché. Cette chambre existe aussi par le biais d'une alcôve suspendue qui la relie au reste du projet. «Composée d'un cadre en acier suspendu au plafond et recouverte d'un plastique translucide sur le devant et les côtés, l'alcôve a été pensée comme un cube translucide venant faire la transition ou la liaison entre les deux espaces de vie du projet», explique l'architecte.

Grâce aux rayons de lumière provenant du puits situé juste au-dessus, cet espace vit au rythme des jeux d'ombre et de lumière formés par les éclats du soleil changeant qui vibrent sur le cube translucide. Les propriétaires se sont vite emparés de cette merveilleuse niche de lecture, qui est également un espace privilégié d'observation ou de méditation.

Sans lien particulier avec l'extérieur, cette maison s'harmonise pourtant avec la nature, mais de l'intérieur. Pour des raisons économiques, les architectes et les clients ont fait le choix de matériaux très bruts et naturels, ou alors non naturels mais dans des tons, des porosités ou une asymétrie qui les rapprochent de la nature. «La plupart des clients veulent des matériaux chics, lisses ou brillants. Ils aiment la symétrie, l'uniformité. Ici, les propriétaires étaient très à l'aise avec l'emploi de matériaux imparfaits, avec l'idée du hasard, avec l'effet de surprise», explique Marc-André Plasse.

Ainsi, on retrouve au sol un revêtement d'érable antique huilé qui laisse les noeuds du bois très apparents et dégage une bonne odeur. La salle à manger est habillée de grandes plaques de fibrociment évoquant un sol de pierre naturelle rugueuse.

Le mobilier de la cuisine est recouvert de planches d'érable non plané, teintes en noir, qui contrastent et assoient l'espace de la cuisine au coeur du projet. Le comptoir central, sur ses deux pattes en acier rouillé, est recouvert d'une immense planche en lamellé collé provenant du sol d'un camion-remorque transportant des matériaux.

Les planches de pruche de la façade arrière détruite ont été réutilisées dans la fabrication de la table de la salle à manger et de ses bancs. Enfin, la nouvelle façade arrière est composée d'un assemblage de grosses tôles industrielles et d'insertions de bois teinté en noir. Le cadre en métal noir autour des fenêtres, qui renvoie à celui de l'alcôve, permet le jour de faire disparaître la limite entre le verre opaque et le bois noir, ce qui donne une forme sombre qui s'emboîte géométriquement dans la tôle brillante.

Des projets en perspective

Connu du milieu montréalais pour ses nombreuses maisons et son implication comme membre organisateur des soirées PechaKucha — des plateformes d'échanges et de rencontres interdisciplinaires —, Marc-André Plasse est un architecte ouvert et très à l'écoute de ses clients.

Il a fondé l'agence Naturhumaine en 2003 et s'est associé en 2005 avec l' architecte Stéphane Rasselet. Spécialisée dans la commande de résidences privées, l'agence est aussi connue pour des projets comme le restaurant Quattro D, pour lequel elle a proposé un concept d'aménagement intérieur plutôt novateur, ce qui lui a valu des prix.

Depuis 2003, l'agence collabore avec la compagnie Alfred Dallaire Memoria dans la rénovation de plusieurs succursales, visant à redéfinir l'image et la place du salon funéraire dans notre société. Elle travaille aussi avec la Fondation Molinari pour la conversion d'une ancienne banque en centre d'art et d'exposition voué à la mémoire du peintre Guido Molinari. Les architectes ont actuellement plusieurs projets de maisons sur la planche et également quelques-uns d'immeubles résidentiels.

Mais quel que soit le projet, ils placent toujours l'être humain au centre de leurs préoccupations et tentent de créer des milieux de vie qui soient à la fois inspirants et dynamiques: «J'essaie toujours de me mettre à la place de celui qui va habiter l'espace et de créer des niches, des sous-espaces qui vont permettre à l'habitant de s'approprier un coin, d'y déposer un objet, une peinture, bref de concevoir des espaces propices à la construction de souvenirs et à la projection de celui qui y vit», explique Marc-André Plasse.

Son projet idéal serait une maison-laboratoire dans laquelle il pourrait remettre en question notre mode de vie actuel et explorer d'autres typologies de l'espace d'habitation. «Je rêve de concevoir des cuisines, des salles de bain et des chambres à coucher complètement modulaires avec d'autres éléments que ceux que nous connaissons. Le Japon est une grande source d'inspiration à ce niveau-là, et j'aspire à une aussi grande liberté de conception malgré les contraintes!» conclut-il.

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Collaboratrice du Devoir

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