Bruno Coppens - Les mots pour le rire

Photo: Véronique Vercheval

Le comique belge fait rire et c'est beaucoup la faute du Petit Chaperon rouge, oui, l'inoffensif personnage sorti tout droit de l'imaginaire de Charles Perrault.

C'est que la formule emblématique du conte — qui comprend les mots «chevillette», «bobinette» et «cherra» — a, un jour dans son enfance, agi sur Bruno Coppens un peu comme les Tables de la Loi sur Moïse: «J'ai eu l'impression qu'il y avait quel-que chose de magique dans ces mots, qu'ils avaient une dimension mystérieuse à découvrir si l'on prenait la peine de les apprivoiser, lance l'artiste à l'autre bout du fil. C'est donc ce que j'ai fait pendant des années, c'est ce qui a guidé mon travail jusqu'à maintenant et que je veux partager avec le public.»

L'homme l'assure: il n'est pas en croisade, plutôt en quête de sens, en jouant avec sa langue, le français, à laquelle il va une nouvelle fois faire une déclaration d'humour la semaine prochaine sur les planches du Lion d'or à Montréal, où l'artiste vient présenter son spectacle drôlement cérébral intitulé Ma terre happy. Avant de transporter ses mots à Québec et dans d'autres régions du territoire.

«C'est la première fois que je vais rester chez vous aussi longtemps et je m'en réjouis», dit le Belge, que l'on présente parfois comme un croisement contemporain entre le Français Raymond Devos et le Québécois Marc Favreau, alias Sol. «J'ai senti lors de mes dernières visites que nos deux pays partageaient beaucoup de choses autour de la langue française, des complexes et de la résistance par le mot.»

L'humoriste en a d'ailleurs eu une preuve éclatante il y a quelques années à Gatineau, se souvient-il, où il a présenté son avant-dernière création, Bain zen. «Le public répondait avec éclat à chaque blague. Tellement que j'ai fini par me sentir comme un politicien, un militant plutôt qu'un artiste. C'était comme si la foule me remerciait tout le long du spectacle de défendre notre langue.» Et la même alchimie pourrait bien à nouveau se produire.

La déferlante annoncée de jeux de mots et de mots d'esprit, marque de commerce de ce rare humoriste qui fait s'activer les synapses en pourfendant le prêt-à-penser, va bien sûr y être pour beaucoup. Dans cette création, Coppens se présente sur scène sous les traits d'un homme troublé allongé sur le divan d'un psychanalyste: il entend des voix, s'est rendu compte que les femmes de ménage avaient disparu pour être remplacées par des techniciennes de surfaces et prend aussi un malin plaisir à baptiser les objets qui l'entourent. Sa bouilloire s'appelle d'ailleurs Céline Dion — «Dès qu'elle chante, tu lui coupes le sifflet!» — et son dictionnaire répond désormais au nom d'Axelle Red — «Larousse que j'effeuille avec volupté».

Jouer pour critiquer

Le terreau créatif est fertile. Il permet aussi à Coppens, en plusieurs tableaux dont des détails ont été culturellement adaptés pour le marché local par Pierre Légaré — «un ami de longue date», précise-t-il —, de disséquer nos comportements humains, nos paradoxes, la corruption, l'altermondialisation, l'angoisse du quotidien, la vacuité du temps présent, les changements climatiques. En gros et sans prétention.

«L'humour, c'est comme les essuie-glaces d'une voiture dans la neige, dit-il. Ça n'arrête pas la tempête, mais ça permet d'avancer. Et puis, il ne faut pas trop se prendre au sérieux, surtout quand on prend conscience du décalage qui existe entre ce que l'on met dans ces textes et ce que les gens en retiennent. À la fin de chaque spectacle, ce n'est pas l'aspect critique dont les gens me parlent le plus, mais la liberté que j'ai de pouvoir jouer avec les mots.»

Il s'arrête et poursuit: «Pour le commun des mortels, prendre la plume et écrire est un acte important qui fait peur à beaucoup de personnes, dit-il. Elles ont peur d'être jugées sur leur grammaire, leur orthographe, le choix des mots et n'osent pas s'exprimer à cause de ça. Mes spectacles sont peut-être vus comme un espace de liberté ouvert sur la langue. Je suis persuadé que les mots n'appartiennent pas à Robert, Grevisse, Larousse et les autres. Et je veux en faire la preuve en redonnant ces mots aux gens.»

Le déballage de verbes, «long flirt tranquille», écrit-il, avec ce langage du quotidien qui trouve ici une nouvelle vie, a été savamment calculé par Coppens, qui voit désormais son approche artistique atypique — faire rire en stimulant le cortex cérébral du spectacle plutôt que de l'anesthésier — comme un acte de résistance dans un pays, le sien, où les tiraillements sociopolitiques entre Wallons et Flamands ont exacerbé la dimension identitaire d'une langue. «Cet acte de résistance, je ne l'ai pas imaginé au début de mon travail, dit-il. Mais il est arrivé par la suite.»

L'artiste a d'ailleurs la complexité qu'il faut pour donner à cette mission la profondeur et la pertinence qui depuis des années assure le succès de ces créations comiques tout en étant lettrées: «Ma mère est flamande et mon père est wallon, poursuit Coppens. Ma langue maternelle, c'était le français, mais ce n'était pas la langue de ma mère, qui parlait flamant avec sa mère au téléphone quand j'étais petit.» Pour faire rire, il passe par la thérapie — symboliquement, s'entend —, on comprend pourquoi.