Des documents volés revendus aux enchères

Relation du voyage de la Louisiane ou Nouvelle-France, un manuscrit de 168 pages, est décrit dans le catalogue de Christie’s comme un «ouvrage remarquable de première main, jamais publié», orné de nombreuses gravures, a bel et bien appartenu aux Archives nationales.
Photo: Christie’s Relation du voyage de la Louisiane ou Nouvelle-France, un manuscrit de 168 pages, est décrit dans le catalogue de Christie’s comme un «ouvrage remarquable de première main, jamais publié», orné de nombreuses gravures, a bel et bien appartenu aux Archives nationales.
Ce n'est que quatre ans après la vente aux enchères que BAnQ, alerté par l'acheteur américain du fameux journal, a pris connaissance de la revente à fort prix d'un document lui ayant déjà appartenu.

Grâce à des documents obtenus grâce à la loi sur l'accès à l'information, Le Devoir a appris que le journal de Sir Pierre Caillot, Relation du voyage de la Louisiane ou Nouvelle-France, un manuscrit de 168 pages, décrit dans le catalogue de Christie's comme un «ouvrage remarquable de première main, jamais publié», orné de nombreuses gravures, a bel et bien appartenu aux Archives nationales.

Ces documents confirment que le manuscrit original a été acquis au coût de 250 $ en 1940 par les archives de la province de Québec d'une religieuse de Bretagne en visite au Québec, par l'entremise des Soeurs de l'Hôtel-Dieu de Québec.

C'est lors de recherches faites en 2008 par l'acquéreur, la Collection historique de la Nouvelle-Orléans (Historic New Orleans Collection, HNOC), pour documenter l'histoire de ce journal inconnu, que des doutes ont commencé à circuler sur la légitimité du vendeur anonyme. À la demande de HNOC, les archives québécoises ont alors déclenché une enquête pour savoir comment ce document avait pu sortir des fonds archivistiques de la province et se retrouver en vente à New York.

Le Devoir a eu accès au rapport de l'enquête interne qui constate que la société historique américaine s'est montrée au départ «fort embarrassée» par l'origine floue du document et dit espérer que les «responsables seront poursuivis», et qu'elle a même songé «à demander des explications à Christie's».

Propriétaire, mais désintéressé


L'enquête démontre que Québec détient la preuve écrite que le document a appartenu aux Archives nationales, mais qu'on a ensuite perdu sa trace, probablement dès 1966. Dans un échange de courriels avec l'acquéreur louisianais, le fonctionnaire soutient toutefois que la disparition du manuscrit serait attribuable à quelqu'un de «très haut placé» aux archives, ce qui expliquerait l'anonymat requis par le vendeur lors de l'enchère new-yorkaise.

Des proches d'anciens employés des archives, ainsi qu'un libraire de Québec, sont même identifiés dans les documents obtenus par la loi sur l'accès à l'information, mais aucune preuve formelle de culpabilité n'est établie. Devant l'embarras causé par cette affaire, la HCNO s'est montrée prête à restituer le manuscrit original, à condition qu'elle puisse publier et diffuser son contenu.

Interrogée sur cette affaire biscornue, la directrice du Centre d'archives de Québec, Suzanne Provost, a expliqué qu'il a été convenu d'abandonner toutes démarches pour récupérer le manuscrit ou poursuivre les fautifs. «Il faudrait aller devant les tribunaux. On s'engage dans des procédures politiques, diplomatiques et juridiques importantes. Je n'ai pas de preuve formelle que le document a été volé», a-t-elle dit. Plus encore, Mme Provost juge qu'il est plus pertinent que le document reste à la Nouvelle-Orléans. «Cette décision a été prise après une analyse du contenu du document en 2008. Ça n'apportait rien à l'histoire du Québec», a-t-elle dit.

Quant à la maison d'enchères Christie's, elle n'a pas rappelé Le Devoir.

Chose certaine, ce cas s'ajoute aux centaines d'autres concernant des documents soutirés aux fonds d'archives du Québec, qui sont aujourd'hui dispersés notamment à l'Université Harvard et à la Newberry Library de Chicago, comme l'indiquait hier Le Devoir.

Selon Mme Provost, ces deux situations seraient les seules connues de la direction des Archives nationales. «Les mesures de sécurité sont très strictes. Ce sont les deux seuls cas, c'est exceptionnel», assure-t-elle.

Or, selon nos informations, d'autres vols de documents anciens auraient eu lieu à Montréal en 1995, ce qui a mené au départ de deux employés. Le directeur du Centre d'archives de Montréal de BAnQ depuis 2006, Normand Charbonneau, a confirmé que les registres font état d'un incident relié à la disparition de documents en 1995, mais que le dossier contenant tous les détails et la conclusion de l'affaire a été détruit en 2007.

Selon M. Charbonneau, les mesures actuelles de sécurité n'ont plus rien à voir avec celles d'autrefois. «La plupart des documents anciens sont maintenant accessibles sur microfilms. Dans les salles de consultation, il y a 36 caméras surveillées par deux agents et les chercheurs sont fouillés à la sortie», assure-t-il.

Ce dernier reconnaît qu'il est impossible de savoir quels documents ont disparu au fil des ans. «Il y a toujours un risque de vol. Le problème, c'est la masse. On a des dizaines de kilomètres d'épaisseur de documents. Souvent, on se rend compte de l'absence de documents de façon circonstancielle», dit-il.

À moins de cas exceptionnels, la récupération de ce patrimoine envolé ne fait pas partie des priorités des archives, a-t-il fait valoir. À l'ère de la numérisation, la notion «d'original et de copie est de moins en moins pertinente», estime M. Charbonneau.

Retenu à l'étranger, le directeur de BAnQ, Guy Berthiaume, a fait savoir qu'il n'avait rien à ajouter aux informations fournies par ses fonctionnaires.

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