Le Québec se construit - Une fenêtre ouverte

Jean-François Nadeau Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

À ses origines, Le Devoir se structure autour d'un combat de tous les instants pour la défense du droit des francophones d'Amérique à vivre une existence politique et culturelle pleine et entière. Cette lutte, conduite au nom d'un enracinement historique et religieux, mène bien sûr le journal, par la force des choses, à consacrer une part de son attention à l'univers culturel. Ce qui ne constituait au départ que de vagues «notes artistiques» occupe, un siècle plus tard, une part substantielle du journal lancé le lundi 10 janvier 1910 par Henri Bourassa.

Les Canadiens français méritent mieux que de simplement survivre, estime à raison Henri Bourassa. Dans cette perspective, le journal consacre bientôt au moins un oeil à diverses manifestations culturelles — théâtre, cinéma, littérature, musique — mais presque toujours avec une certaine méfiance, qui s'inspire de celle manifestée par l'Église. Ainsi, Le Devoir en voudra-t-il longtemps à l'industrie du cinéma de corrompre la jeunesse... avant que les équipes qui lui succèdent n'admettent qu'il s'agit là d'un formidable média aux possibilités grandioses.

Dès ses débuts, malgré ses réserves morales, Le Devoir devient tout de même un important éditeur de livres. Il offre aussi à ses lecteurs, par l'entremise de sa librairie ou par son agence de voyages, des possibilités de s'ouvrir à certaines facettes du monde. Au fil du temps, la culture se retrouve ainsi peu à peu au coeur même de la mission du Devoir.

C'est à compter des années 1940 surtout, à l'initiative de Roger Duhamel, que paraissent sur une base régulière des critiques littéraires et théâtrales. La place accordée à la culture ne reculera plus, sous l'impulsion donnée notamment par la présence au journal de personnalités comme André Laurendeau. À titre de rédacteur en chef et tout au long des années 1950, Laurendeau se montre très sensible à la littérature et à la musique. Une nouvelle génération de critiques fait à cette époque son apparition dans les pages du journal.

Mais c'est l'effervescence des années 1960 qui bouscule le plus les habitudes de ce journal quotidien. Aux formes plus classiques de la culture s'ajoute désormais le caractère débridé d'une nouvelle scène qu'illustrent, par exemple, les phénomènes de l'Ostidcho ou du théâtre expérimental. Nous sommes de plus à l'ère d'une littérature et d'un cinéma nouveaux. Tout bouge plus vite, pour un temps.

Le Devoir ne précède pas ces mouvements mais les accompagne. Il change donc forcément lui-même à mesure que les acteurs de la scène culturelle se transforment. D'une époque où il se dressait au nom de la moralité contre certaines manifestations culturelles, voici donc Le Devoir, moins d'un siècle plus tard, qui s'intéresse de près à des formes nouvelles proposées par certaines avant-gardes!

C'est sous la direction de Jean Basile que paraît un premier cahier «Culture», le 3 septembre 1966. Romancier, dramaturge, animateur de mouvements alternatifs, Basile illustre bien, à lui seul, toute l'énergie qui se canalise alors dans la scène culturelle. Cette énergie énorme consentie par le journal à l'univers culturel lui assure, encore aujourd'hui, de tenir une des toutes premières places dans ses pages.

Le cahier spécial que vous tenez entre les mains présente, dans le cadre des fêtes du centenaire du journal, un vaste panorama de cette étonnante évolution de divers secteurs culturels. Si vous remarquez que nous avons fait l'impasse sur l'univers de la chanson dans ce cahier, bien qu'elle ait été sans conteste un champ majeur de l'expérience culturelle québécoise au cours du siècle passé, ce n'est pas un oubli. Bien au contraire. Sylvain Cormier publiera dans deux semaines, en marge d'une grande soirée du Devoir toute tissée de chansons et présentée le 25 novembre au Métropolis à guichets fermés, un long texte consacré à cette question.

Pendant tout un siècle, Le Devoir a représenté, pour nombre de lecteurs, une fenêtre unique sur la culture. Cette fenêtre vous est ouverte, plus grand ouverte que jamais.