Du Ouimetoscope aux musées - L'architecture comme métaphore culturelle

Stéphane Baillargeon Collaboration spéciale
Le Palais Montcalm serait l'une des cinq meilleures salles de musique au monde. <br />
Photo: Palais Montcalm Le Palais Montcalm serait l'une des cinq meilleures salles de musique au monde.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Des cinémas, des salles des spectacles en tous genres, des bibliothèques (et même une très grande), plusieurs musées: les édifices culturels accumulés au XXe siècle, jusqu'à nos jours, proposent une façon bien spécifique d'extérioriser le Québec.

Quand naît Le Devoir, il y a tout juste cent ans, le Québec compte déjà plusieurs lieux culturels majeurs. Le Musée des beaux-arts de Montréal, la salle Pollack, le Monument-National, plusieurs autres théâtres et, bien sûr, le tout récent Ouimetoscope, consacré au cinéma.

Léo-Ernest Ouimet inaugure en fait, coup sur coup, deux salles consacrées à cet art très moderne de l'image en mouvement. Le premier Ouimetoscope voit le jour en 1906 rue Sainte-Catherine. Comme Le Nationalscope, un féroce concurrent, s'est installé juste en face, l'entrepreneur culturel rase son cinéma et le vieil hôtel Klondike adjacent pour en ériger un autre, immense, comptant 1200 places, un palace à l'architecture vaguement rococo, où abondent la porcelaine et la dorure.

Il s'agit de la première grande salle de cinéma luxueuse en Amérique. La soirée inaugurale se déroule au son de la musique tzigane, «le comble du modernisme en matière musicale pour l'époque», explique le site Le bilan du siècle, de l'Université de Sherbrooke.

Les grands palaces cinématographiques et théâtraux vont ensuite pousser comme des tulipes de mai. Le Théâtre impérial apparaît en 1913, rue de Bleury, selon les plans d'Albert E. Westlover, de Philadelphie, qui travaille pour la firme new-yorkaise Keith-Albee Vaudeville. Il y est toujours. Sa programmation, comme celle des concurrents, alterne les spectacles burlesques et les projections de films muets. Un fil rouge mène de ces lieux pionniers jusqu'au récent complexe Ex-Centris, le «Langloiscope» du mécène Daniel Langlois, lui aussi consacré au cinéma et aux arts de la scène.

Une idée en 3D

«L'univers du cinéma est un peu particulier parce qu'il se joue à l'intérieur», observe Lucie K. Morisset, spécialiste du patrimoine et professeure à l'UQAM. «Contrairement aux musées, par exemple, les salles cinématographiques cherchent rarement à s'imposer comme monument dans le paysage construit. Ce qui compte, c'est le décor, le tape-à-l'oeil et surtout ce qui s'y passe.»

Elle revient alors sur cette idée de l'architecture comme métaphore de la culture chère à Claude Bergeron, de l'Université Laval. Pour ce spécialiste de la production québécoise des XIXe et XXe siècles, le bâti devient une manière de s'extérioriser, de projeter une identité. Comme Victor Hugo, il pense qu'un immeuble, une cathédrale par exemple, c'est d'abord une idée, du sens et de l'ordre aussi, du moins dans les rapports au monde d'une culture donnée.

«Une idée est née très tôt ici, au XXe siècle et même à la fin du XIXe siècle au Monument-National, celle d'utiliser l'architecture publique et l'architecture culturelle pour affirmer le Canada français et la destinée francophone en Amérique dans le paysage construit, poursuit la professeure Morisset. Cette volonté a entraîné une multiplication des monuments, une recherche particulière et une originalité intéressante.»

Encore faut-il avoir des moyens à la hauteur de cette ambition, du concret pour donner corps à cette projection métaphorique de soi. La première association professionnelle d'architectes québécois n'apparaît qu'à la toute fin du XIXe siècle. La réalisation du Capitole de Québec (inauguré en 1903) en témoigne. La conception de l'édifice opulent revient à l'architecte américain Walter S. Painter, qui s'y connaît dans ce créneau très spécialisé, mais qui possède aussi une formation en beaux-arts de Paris pour plaire encore davantage au donneur du contrat. Le Musée du Québec (1933) sera dessiné par le Québécois Wilfrid Lacroix, en travaillant aussi dans le style beaux-arts.

«On est parti de cette importation de l'expertise jusqu'à la production autonome, explique la professeure liée à la Chaire du Canada en patrimoine urbain. Le bâti résidentiel québécois est constitué de petites maisons. Il n'y a pas de grands alignements monumentaux comme à Paris, ici. Au fil du XXe siècle, le paysage bâti du Québec a donc surtout été marqué par les équipement muséaux et théâtraux. À la longue, ce sera une façon d'affirmer la laïcité de la culture francophone.»

Une nouvelle vague importante se manifeste après la Révolution tranquille, avec la construction de la Place des Arts à Montréal et du Grand Théâtre à Québec. L'explosion culturelle des arts de la scène et des arts visuels va ensuite stimuler l'érection d'une panoplie de constructions en tous genres partout sur le territoire.

Qu'on en juge: dans les deux dernières décennies du dernier siècle, tous les théâtres de Montréal et de la Vieille Capitale seront rénovés ou construits, les trois grands musées d'État et le Musée des beaux-arts de Montréal auront aussi droit à de nouveaux espaces, tout comme le Musée d'histoire et d'archéologie de Montréal, réalisé par Dan Hanganu et le Centre canadien d'architecture, signé par Peter Rose et la fondatrice Phyllis Lambert.

La professeure Morisset souligne aussi que, «dans la lignée "vecteur d'affirmation canadienne-française", le projet qui a donné lieu au Musée de la civilisation, à Québec, a un bon moment été débattu au titre du Musée de l'homme d'ici. C'est dire...» Le contrat a finalement été accordé à Moshe Safdie, formé à l'Université McGill, qui a su travailler dans la veine de l'architecture contextualiste. On lui doit aussi le Musée des beaux-arts du Canada. L'identité, comme sa métaphore, compose une matière très complexe en ce pays...

Le spectacle de l'architecture

«Les contrats des dernières décennies ont permis à des architectes d'ici d'émerger, de se forger un style et en même temps de participer à l'affirmation de la culture nationale, particulièrement dans le cas du théâtre», observe alors l'architecte Jacques Plante, professeur d'architecture à l'Université Laval. Lui-même a signé ou cosigné la conception de La Tohu à Montréal, du Palais Montcalm et de La Caserne à Québec, trois productions-phares de l'architecture made in Québec. Il planche maintenant sur le nouveau projet Diamant, du metteur en scène Robert Lepage. Il termine un livre sur les édifices culturels au Québec depuis 1985, L'Architecture du spectacle, attendu en avril aux Publications du Québec.

«Le Théâtre d'Aujourd'hui et le Théâtre du Rideau Vert ont lancé le mouvement des rénovations, explique encore l'architecte-professeur. La firme Saucier + Perrotte a obtenu ces contrats, puis celui de l'Usine C, de la troupe Carbone 14, pour finalement établir sa réputation. C'est un bel exemple de la relation étroite entre deux disciplines artistiques, qui a fini par distinguer le Québec en Amérique du Nord. Il y a une recherche d'identité dans ces projets.»

Et ça marche. Très bien, même. Le professeur Laplante rappelle que les projets québécois figurent parmi les plus souvent primés à l'échelle canadienne, notamment par les Médailles du gouverneur général. «Pourtant, ce sont souvent de petits projet de deux, trois ou quatre millions, poursuit-il. La récompense est accordée à l'authenticité, à l'originalité, aux qualités des créations.»

Les concours mis en place par le gouvernement du Québec aident aussi à stimuler le milieu. Le Centre de design de l'Université du Québec à Montréal a consacré une exposition à une centaine de ces projets culturels développés pour des concours de toutes sortes (centre d'interprétation, bibliothèques, musées, etc.) par les firmes québécoises entre 1991 et 2006. Certains bureaux se démarquent, dont Croft-Pelletier, Big City, Pierre Thibeault, Éric Gauthier (FABG), Mario Saia, Saucier-Perrotte et Jacques Plante, évidemment.

Ce dernier s'est classé septième au concours international lancé pour l'agrandissement du Musée national des beaux-arts de Québec, finalement remporté par OMA de Rotterdam, qui travaillera avec Roy Provencher, de Montréal, un autre fleuron de l'architecture québécoise. «Quand on lance un concours international, ce n'est pas pour choisir une vedette locale, dit-il, serein. C'est normal et ça fait du bien. En plus, un étranger peut plus facilement réveiller les endormis du patrimoine. On est encore frileux au Québec, peut-être à cause de la désastreuse aventure des Jeux olympiques à Montréal.»

Il aimerait que la même audace se transporte sur le site du Manège militaire à Québec, qui a brûlé il y a quelques années. Il n'y compte pas trop cependant, puisque le fédéral n'a pas l'habitude des concours. Il souhaiterait aussi plus d'argent pour financer les projets publics provenant de tous les ordres de gouvernement.

«On fait des miracles avec trois fois rien, en architecture comme dans les autres arts, dit finalement Jacques Plante. On réalise des films avec des budgets de famine. On monte des pièces avec des ficelles. C'est notre paradoxe: on se distingue malgré le manque de moyens en étant plus créatifs. Cet état de mendicité stimule l'imagination. On dit du Palais Montcalm qu'il est une des cinq meilleures salles de musique au monde. Mettons, des 25 meilleures, ce n'est pas si mal. En tout cas, elle n'a coûté que 23 millions et elle sonne mieux que celle du Walt Disney Center, qui a coûté dix fois plus cher.»