Des ondes aux pixels - «Quelle Québécoise ne se reconnaîtrait pas dans le personnage qu'interprète si magnifiquement Geneviève Bujold?»

François Lévesque Collaboration spéciale
Passe-Partout à Radio-Québec<br />
Photo: Le Devoir Passe-Partout à Radio-Québec

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le cinéma et la radio naissent à peu près en même temps, et la télévision, quelques décennies plus tard. Au fil des ans, Le Devoir, à peine plus jeune que les deux premiers, a suivi leurs parcours parallèles, leurs soubresauts et leurs états d'âme.

Objet de luxe, le poste de radio ne se retrouve que dans très peu de foyers québécois quand, le 2 octobre 1922, Jacques-Narcisse Cartier, un nom prédestiné s'il en est, fonde à Montréal la première station de radio francophone en Amérique du Nord: CKAC.

Dès janvier 1925, on peut écouter en direct un match des Canadiens. Pendant plusieurs années, CKAC occupe un rôle-clé dans la vie socioculturelle de la province: Roger Baulu «interprète» l'actualité, Gratien Gélinas et Ovila Légaré égayent la Grande Dépression, on livre quotidiennement les bulletins de nouvelles pendant les jours sombres de la Deuxième Guerre mondiale et, en 1950, le cardinal Léger récite Le Chapelet en famille. C'est également à CKAC qu'on fera lecture, des années plus tard, du manifeste du FLQ en octobre 1970.

Créée dans le sillage de la commission Aird, la Société Radio-Canada voit le jour en 1936 et, rapidement, se taille la part du lion dans le paysage radiophonique québécois, lançant ici à peu près toutes les innovations qui marquent les médias.

En 1939, la chaîne d'État lance un feuilleton radiophonique qui durera 23 ans: Un homme et son péché, d'après l'oeuvre de Claude-Henri Grignon. Le succès de l'émission est tel qu'on la diffuse toujours au moment où le bras télévisuel de la Société Radio-Canada se fend d'une incarnation filmée: Les Belles Histoires des pays d'en haut, en 1956.

À cette époque, il y a déjà quatre ans que la télévision de Radio-Canada a vu le jour. Tout le Québec se ralliera autour d'émissions aussi diversifiées que Le Survenant, La Soirée du hockey ou Pépinot et Capucine, qui ouvrira la voie à l'importante section jeunesse qui caractérisera longtemps la télévision de Radio-Canada. D'emblée, l'information y joue aussi un rôle capital. À la barre de son Téléjournal de 1970 à 1998, Bernard Derome en est longtemps l'incarnation.

La concurrence


Mais bientôt la concurrence se profile, alors qu'est fondée en 1961 Télé-Métropole, rapidement connue sous le surnom de «canal 10». Chaîne populaire, qui promeut ses vedettes maison, Télé-Métropole trônera rapidement au sommet des cotes d'écoute. L'année 2010 marque le début des célébrations du 50e anniversaire de la chaîne. Le réseau TVA, de son nom actuel, est le premier à nommer une femme, Sophie Thibault, au prestigieux poste de chef d'antenne du bulletin de fin de soirée.

En 1968, c'est la naissance de Radio-Québec (devenue Télé-Québec en 1996). La chaîne se retrouve plus souvent qu'à son tour à l'avant-garde avec des émissions-phares telles Passe-Partout et Droit de parole, l'une des premières plateformes citoyennes en télévision au Québec. À la table de Parler pour parler ou à l'écriture d'Avec un grand A, Janette Bertrand aborde tous les tabous. Au milieu des années 1990, Pignon sur rue donne un avant-goût de l'ère de la télé-réalité.

1986: fondation de TQS, une chaîne qui se voulait ouverte à bien des expérimentations
— les journalistes-caméramans, par exemple, ou les enquêtes qui frappent avec les différentes séries de l'émission Caméra. Mais l'impertinent mouton noir croule sous les dettes et connaît maints changements de propriétaires. Jean-Luc Mongrain y devient une star. Depuis son acquisition par Remstar, le réseau renaît. V comme vivant?

À ce jour, et bien qu'on la réfute sans grande conviction, il subsiste entre les deux premières chaînes, SRC et TVA, une rivalité certaine. Avec leurs miniséries et téléromans respectifs, l'une comme l'autre documentent, a posteriori, l'air du temps et les moeurs de chaque époque. De l'importance de la cellule familiale (La Famille Plouffe, Quelle famille!, Peau de banane, L'Héritage) à l'émancipation par la vie en appartement (Moi et l'autre, Chop Suey, Chambre en ville) en passant par un apparent besoin de revenir fréquemment aux sources (Le Temps d'une paix, Les Filles de Caleb, Nos étés), les préoccupations d'une nation imprègnent ses «programmes» favoris.

Le cinéma


En parallèle à l'implantation de chaînes de radio et de télévision, le septième art tel que lancé par les frères Lumière en 1895 suscite, au Québec comme dans le reste du monde, une vive popularité. En 1906, Léo-Ernest Ouimet ouvre son Ouimetoscope, la première salle de cinéma digne de ce nom à Montréal. Cinéaste dans l'âme, Ouimet met en scène sa famille dans des courts métrages prisés du public. En offrant des projections le dimanche, il s'attire l'ire du clergé, mais il persiste.

L'Église ne manquera d'ailleurs pas de dénoncer les salles obscures avec une véhémence renouvelée quand, le 9 janvier 1927, 78 enfants périssent tragiquement dans l'incendie du Laurier Palace, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.

Bien qu'il convienne de signaler le travail de l'abbé Maurice Proulx pour sa documentation de la colonisation de l'Abitibi, la production cinématographique québécoise demeure marginale jusqu'à la fondation de l'Office national du film (ONF) en 1939, et ce, malgré plusieurs tentatives au temps du muet. Son mandat propagandiste rempli une fois la guerre terminée, l'ONF se développe et, en 1952, Norman McLaren reçoit l'Oscar pour Neighbours, le premier d'une longue série pour le studio d'animation de l'ONF.

L'ONF servira d'école et de terrain de jeu à quantité de cinéastes importants, dont les regrettés Gilles Groulx, Claude Jutra et Pierre Perrault. Comptant également parmi les enfants disparus de l'ONF, Gilles Carle, qui y débute avec La Vie heureuse de Leopold Z, représente régulièrement le Québec à Cannes, où on l'invite en sept occasions. Jean-Claude Labrecque, Michel Brault, Anne-Claire Poirier, eux, tournent toujours. Deux distinctions cannoises et un Oscar plus tard, Denys Arcand aussi.

Des succès

Le cinéma québécois verra naître des succès grand public. En 1952, le Québec pleure les malheurs de La Petite Aurore, l'enfant martyre dans des salles combles. Moins de vingt ans plus tard, autres temps, autres moeurs: Valérie se dénude, Jean-Claude Lord parle d'amour avec la langue acérée de Michel Tremblay, en 1974, Jean Lapointe et Hélène Loiselle brillent dans Les Ordres, de Michel Brault, et en 1977 Monique Mercure rentre de Cannes avec le prix d'interprétation pour son rôle dans J. A. Martin, photographe.

À la même époque, dans le luxe de la sélecte île des Soeurs, David Cronenberg tourne son premier long métrage, Shivers: les frissons de l'angoisse. En même temps que son triomphe français chez Resnais, De Broca et Malle, Geneviève Bujold nage Entre la mer et l'eau douce avant d'incarner Élisabeth, l'héroïne tragique de Kamouraska, «[...] femme assoiffée de liberté que tout contribue à étouffer. Quelle Québécoise ne se reconnaîtrait pas dans le personnage qu'interprète si magnifiquement Geneviève Bujold?», demande alors dans nos pages Pierre Vallières.

Plus tard, Carole Laure chante et danse La Mort d'un bûcheron, de Gilles Carle, sur la Croisette. «La jeune vedette a été entourée dès sa sortie du palais par la foule qui lui décernait déjà le prix d'interprétation», rapporte l'envoyé spécial du Devoir, Robert Guy Scully. Quelque trois décennies plus tard, Marie-Josée Croze et Marc-André Grondin les suivront, l'oeil ouvert sur le monde, des prix plein les mains.

Deux beaux films et puis s'en vont: Jean-Claude Lauzon meurt bien trop tôt. Son contemporain Yves Simoneau part quant à lui chercher fortune à Hollywood, où il réussit brillamment, avant de rentrer chez lui. Gouailleur, tendre révolté, Pierre Falardeau s'en est allé.

Aujourd'hui, les subventions ne suffisent pas devant l'effervescence créatrice: Robin Aubert, Louis Bélanger, Charles Binamé, Manon Briand, Lyne Charlebois, Denis Côté, Denis Chouinard, Xavier Dolan, Bernard Émond, Philippe Falardeau, Yves-Christian Fournier, Émile Gaudreault, Julie Hivon, Francis Leclerc, Jean-Pierre Lefebvre, Catherine Martin, Robert Morin, Yves Pelletier, Benoît Pilon, Podz, Léa Pool, Ricardo Trogi, Denis Villeneuve...

Sur la planète Cinéma, une nouvelle génération de cinéastes d'ici apprivoise les projecteurs, car parfois la planète Cinéma tourne dans une galaxie près de chez nous.

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Collaborateur du Devoir