Sur la route du laitier

Le laitier William J. Kerr, devant une résidence d’Ahuntsic. L’Écomusée a recueilli le témoignage de M. Kerr dans une vidéo diffusée dans l’exposition. <br />
Photo: Collection Robert Benoit - Économusée du fromage Laiterie Charlevoix Le laitier William J. Kerr, devant une résidence d’Ahuntsic. L’Écomusée a recueilli le témoignage de M. Kerr dans une vidéo diffusée dans l’exposition.

Inscrite dans la programmation de l'événement Montréal, ville de verre, l'exposition Run de lait, de l'Écomusée du fier monde, s'intéresse à la bouteille et utilise le contenant vitré comme prétexte pour tracer son parcours, de la laiterie jusqu'au perron de l'habitant.

Bien avant que le lait emballé dans le carton ne s'achète au dépanneur, Jacques-Janvier Joubert livrait le lait des vaches de sa ferme dans des pots de confitures. C'était au crépuscule du XIXe siècle: pas question pour le jeune entrepreneur de servir son précieux liquide dans des contenants à la propreté douteuse que lui tendaient ses clientes. C'est du moins ce que rapporte la légende.

Le fondateur d'une des plus importantes laiteries de la métropole n'est peut-être pas l'idéateur de la bouteille de verre ni de la livraison de lait, mais c'est à travers son histoire documentée que Run de lait tisse sa prémisse, au premier étage du musée d'histoire ouvrière et industrielle.

Ce n'est pas la première fois que le musée parle de l'industrie laitière: en 2003, son exposition intitulée Une pinte d'histoire relatait l'aspect plus scientifique de la transformation du lait, à travers une recherche menée par l'historienne Joanne Burgess. Run de lait présente certes des volets liés à la santé publique avant l'entrée à l'usine, sauf que cette seconde livraison montre un côté plus humain de l'aventure laitière par l'entremise de ses corps de métiers.

«Lors de la première exposition, beaucoup de gens se sont mis à nous raconter leurs souvenirs liés à la run de lait et des anecdotes sur leur grand-père qui était livreur, par exemple, et on a compris qu'il y avait là quelque chose à explorer», raconte Éric Giroux, de l'Écomusée du fier monde. L'historien a donc replongé dans le sujet pour sortir une vingtaine de témoignages d'anciens employés d'usine, mais surtout des récits sur ces hommes qui sillonnaient le grand Montréal pour en abreuver la population.

Ces anecdotes servent de toile de fond pour illustrer les aléas d'un métier presque disparu des rues de la métropole. Concurrence entre les laitiers indépendants, qui s'arrachaient les nouveaux arrivants en suivant les camions de déménagement ou attendaient, la nuit tombée, pour offrir leurs services lorsqu'une lumière au salon montrait les occupants vidant les boîtes dans le salon. «Toutes les stratégies de vente étaient bonnes, c'étaient des vendeurs et les indépendants étaient de redoutables compétiteurs qui travaillaient très fort pour avoir le plus de clients possible», poursuit l'historien. Ils dégainaient sans hésiter coupons-rabais et objets promotionnels, comme les ouvre-bouteilles de boissons gazeuses, les cendriers ou les mini-bas de laine de la laiterie Poupart, pour charmer la clientèle. L'exposition en montre quelques échantillons.

Un laitier pouvait visiter de 150 à 600 clients par jour, seul dans son camion, ou accompagné d'un copilote de choix, le cheval. L'animal avait ses adeptes, car il avait l'avantage d'être autonome: le laitier pouvait, grâce à lui, conduire les yeux fermés, car il s'arrêtait de lui-même devant la maison de chaque client. Si la laiterie J. J. Joubert possédait déjà quelques camions dans les années 1920, la camionnette et le cheval ont tous deux cohabité longtemps sur les routes, dit M. Giroux. On raconte que, à l'aube de la retraite, un laitier de la Ferme Saint-Laurent livrait toujours ses bouteilles à cheval dans les années 1960.

Deux pintes et du fromage à la relish, s'il vous plaît

Robert Benoit, un collectionneur d'objets liés à l'industrie laitière, a prêté plusieurs objets à l'Écomusée. Une affiche datant de 1938 montre un échantillon des produits offerts chez J. J. Joubert, comme du fromage à la crème à saveur de relish ou de piment. Quelques contenants de crème glacée partagent même une vitrine en compagnie de l'ancêtre des contenants individuels de crème à café.

«Ah, les crémettes, ça, c'était problématique pour les laiteries, s'exclame Éric Giroux devant le contenant de six gobelets miniatures vitrés. Aujourd'hui, elles peuvent rester à la température ambiante pendant plusieurs jours, mais, dans ce temps-là, il fallait les réfrigérer entre chaque client pour ne pas qu'elles tournent, ce qui nécessitait beaucoup de manipulations pour les restaurateurs.» Un petit calvaire de verre qui a pourtant bien du charme.

Tout comme le reste de l'exposition, d'ailleurs. Il suffit de glisser un mot de Run de lait à des proches pour que leur mémoire leur rappelle illico le bouchon de carton déposé sur la bouteille. Imprimé aux couleurs de la laiterie, il se soulevait pour ne pas faire éclater la bouteille lorsque le froid hivernal glaçait le lait. Ou encore la crème qu'ils raclaient à la cuillère lorsque le lait n'était pas encore homogénéisé.

La bouteille est peut-être désuète, mais toujours vivante dans la culture populaire. Et bien remplie de souvenirs.

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Jusqu'au 6 mars 2011à l'Écomusée du fier Monde , 514 528-8444, www.ecomusee.qc.ca.