Claude Lefort, 1924-2010 - Penseur du politique

Le philosophe français Claude Lefort, qui a consacré sa vie intellectuelle à penser le politique et à réfléchir aux causes du totalitarisme, est mort dimanche dernier à l'âge de 86 ans.

Professeur à l'Université de Caen, puis à l'École des hautes études en sciences sociales de Paris (il y traînait une réputation de caractériel et de cassant), il aura été un des pères du renouveau de la philosophie politique française avec Cornelius Castoriadis (mort en 1997) et de plus jeunes penseurs, dont Marcel Gauchet, Pierre Rosanvallon et Pierre Manent. Cette réflexion, très longtemps marquée par le marxisme, a renoué depuis avec une lignée conceptuelle allant de Machiavel à Hannah Arendt ou Léo Strauss, en passant par La Boétie et Alexis de Tocqueville.

«Lefort part de la même idée qu'Arendt en disant que le totalitarisme, ce n'est pas seulement une forme de despotisme liée à la technologie: c'est un nouveau régime qui appelle une refonte des catégories traditionnelles de la philosophie politique, explique le professeur Gilles Labelle de l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa. Il s'intéresse aussi beaucoup aux sciences sociales et surtout à l'anthropologie de Pierre Clastre, pour en arriver à une typologie distinguant la société archaïque ou sauvage de la société moderne, avec ses deux volets, démocratique ou totalitaire.»

Formé en philosophie par le philosophe Maurice Merleau-Ponty, un temps trotskiste, il participe à la fondation d'importantes revues savantes, dont Socialisme ou Barbarie, Texture et Libre. Il consomme sa rupture définitive avec le «socialisme réel» à la découverte de L'Archipel du goulag d'Alexandre Soljenitsyne, dont il commente l'oeuvre fracassante avec son livre Un homme en trop (1973). Une synthèse de ses travaux est parue sous le titre L'Invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire (1981).

Au fond, pourquoi les démocraties ont-elles engendré leur exact contraire, des machines à broyer des dizaines de millions d'humains? «Lefort nous indique que la modernité politique, qu'il fait remonter à Machiavel, est porteuse de tendances contradictoires, résume le professeur Labelle. Dans sa dimension lumineuse, elle critique les autorités, les normativités et les institutions traditionnelles, ce qui ouvre du même coup un espace de délibération, ce qu'il appelle la division sociale, pour décider du bien, du juste et du beau. Dans sa dimension sombre, la modernité cherche à dépasser cet état d'instabilité angoissante pour assurer une sorte de maîtrise totale du rapport social.»

Dans une de ses belles formules, rappelle encore le professeur Labelle, Claude Lefort affirme que dans la démocratie, l'humanité apparaît comme une énigme pour elle-même. «Le totalitarisme, c'est la tentative de surmonter cet état d'indétermination, ajoute-t-il. Le totalitarisme veut refonder un grand corps social unifié en utilisant les moyens modernes.»

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