Das Rheingold au Metropolitan Opera - Lepage convainc New York

Wotan (Bryn Terfel) et Fricka (Stéphanie Blythe) sous le regard des géants et de Loge, dieu du feu, personnage central de Das Rheingold vu par Robert Lepage.<br />
Photo: Ken Howard/Metropolitan Opera Wotan (Bryn Terfel) et Fricka (Stéphanie Blythe) sous le regard des géants et de Loge, dieu du feu, personnage central de Das Rheingold vu par Robert Lepage.

Le gratin new-yorkais s'était déplacé hier soir au Metropolitan Opera pour l'événement musical de l'année: la première du Rheingold de Wagner dans la mise en scène de Robert Lepage. Ce spectacle de haute volée, conçu par Ex Machina et monté à Varennes, au Québec, a reçu un accueil majoritairement enthousiaste, malgré quelques huées en provenance des étages supérieurs. L'histoire leur donnera tort.

On a beaucoup parlé ces derniers jours de technologie et d'argent — 15 millions de dollars, un chiffre non confirmé par le Metropolitan Opera — faisant de cette production du Ring des Nibelungen l'entreprise la plus coûteuse et ambitieuse de l'histoire du Met.

Le pari de la direction du Metropolitan Opera et de l'équipe d'Ex Machina a été de réconcilier tradition et modernité. La tradition se trouve dans l'univers visuel, les costumes, les symboles. La modernité se niche dans le dispositif; le désormais fameux axe maintenu et actionné par un système hydraulique, un axe portant 24 pales qui se plient et se déplient pour former les différents décors, enrichis par des projections.

La vision dramatique de Robert Lepage est portée par une équipe soudée: les costumes s'accordent parfaitement au propos et les éclairages et effets vidéos sont d'une inventivité et d'une efficacité rares. L'histoire que raconte Lepage pourrait s'intituler Loge, tant le dieu du feu tire les ficelles de l'intrigue. Au contraire de cet hyperactif de la ruse et de la manipulation, Wotan, dès le début, semble habité par un pressentiment de la fin, comme si, déjà, un fatum inéluctable pesait sur les dieux. L'anneau (Ring) qu'il vole à Alberich ne semble pas tant un outil de domination qu'une bouée de sauvetage pour éviter le naufrage. Ce Rheingold a déjà un avant-goût de crépuscule.

Astérix et Obélix

Wotan, qui s'accroche à sa lance (elle symbolise les tables de la loi) pèse au moins autant par ses silences que par ses décisions. Le tandem Loge-Wotan, c'est ici Astérix et Obélix; le concepteur des plans, rusé, retors et fin stratège, et l'exécutant. Il est clair que Loge n'est pas un dieu comme les autres et qu'il tentera in fine (dans les autres opéras) de tirer la couverture à lui. C'est lui, seul, qui reste sur scène à la fin, alors que les dieux ne montent pas au Walhalla; ils évacuent la scène. Cette quasi inversion des pouvoirs a peut-être choqué les quelques spectateurs des étages supérieurs qui ont bruyamment hué Lepage à la fin du spectacle.

Mais Lepage a largement gagné son pari. En un spectacle cohérent et inventif, il raconte l'histoire avec fidélité aux aspirations de Wagner — même dans l'utilisation de niveaux en hauteur dans le positionnement des personnages — en laissant à l'intelligence du spectateur le soin de décoder l'allégorie. Les deux très grands moments visuels sont le voyage de Wotan et Loge et les scènes de transformation d'Alberich. L'Or du Rhin de Lepage n'atteint pas la magie délirante de celui de la Fura dels Baus à Valence, mais le Québécois pose tous les jalons pour nourrir davantage les opéras suivants.

Cela dit, la première demi-heure a suscité de grandes craintes car le système s'est avéré bruyant au-delà d'une limite musicalement tolérable, avec de nombreux cliquetis. Cette sollicitation du décor a également mené au grand bémol du spectacle, entre le 1er et le 2e tableau, lieu d'une double transition: des ténèbres à la lumière (une symbolique forte chez Wagner) et, musicalement, du renoncement amoureux à la puissance de l'anneau. Cette double ascension fut obstruée musicalement par le bruit du dispositif et visuellement par le retour d'un bleu aquatique en lieu et place des ténèbres.

Musicalement, nous avons eu un nectar, avec deux géants de la trempe des légendes du chant wagnérien: Bryn Terfel et Stephanie Blythe. Toute la distribution est excellente. Curieusement le personnage le plus important, Loge, est le moins bien doté vocalement. Mais, au fond, cette voix modeste de ce personnage de rusé renard, le distingue des autres dieux.

Dans la fosse, James Levine semble poursuivre son processus de fluidification des tempos depuis son Ring enregistré au disque. Il éclaire les thèmes et tempère toute tentation d'amplifier les fortissimos. Le chef, malade depuis de longs mois, a paru extrêmement affaibli et amaigri. C'était sa première présence sur un podium depuis février.
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