Robert Lepage dans le Saint des Saints

Un dispositif scénique unique nourrira le spectacle. Il est composé de pales de 29 pieds tournant autour d’un axe, lui même susceptible de bouger grâce à une machinerie complexe pour laquelle il a fallu renforcer la scène du Met.<br />
Photo: Ken Howard / Metropolitan Opera Un dispositif scénique unique nourrira le spectacle. Il est composé de pales de 29 pieds tournant autour d’un axe, lui même susceptible de bouger grâce à une machinerie complexe pour laquelle il a fallu renforcer la scène du Met.

Avec Der Ring des Nibelungen au Metropolitan Opera, Robert Lepage affronte le défi le plus audacieux qu'un metteur en scène lyrique puisse imaginer. Tous les yeux de la planète opéra seront tournés vers New York lundi soir, pour Das Rheingold, prologue de la tétralogie de Wagner.

«C'est énorme!», pour reprendre une expression favorite de l'acteur Fabrice Luchini. Si on s'extasie collectivement, dans un élan de fierté nationale, de voir Céline Dion chanter à Las Vegas, il faut aussi prendre conscience de ce que représente le choix de Robert Lepage et de la compagnie Ex-Machina pour créer le nouveau Ring des Nibelungen du Metropolitan Opera. Le défi? Se mesurer au monument des monuments dans le Saint des Saints!

Le Ring, qui a occupé Wagner pendant près de trente années, se décline en un prologue — Das Rheingold; L'Or du Rhin — et trois opéras: La Walkyrie, Siegfried et Le Crépuscule des dieux. Der Ring des Niebelungen est connu en français sous la dénomination «tétralogie», qui oblitère hélas la symbolique du titre allemand. Objet de toutes les convoitises, l'anneau («Ring») apporte argent, pouvoir et domination, mais aussi malheur, à celui qui le possède. Volé aux Filles du Rhin, ses gardiennes, au début du prologue, il retournera ultimement à sa place initiale. La boucle sera alors bouclée — l'histoire, aussi, forme un «Ring»! Entre-temps, en quinze heures de musique se déploie une parabole de l'humanité: argent, pouvoir, valeur, amour, trahison...

Par-dessus tout, Wagner a inventé le concept d'oeuvre d'art totale (Gesamtkunstwerk), qui lie musique, théâtre, poésie, peinture et architecture. L'aboutissement ultime de cette dernière dimension s'est matérialisé pour le compositeur dans la construction du Palais des festivals de Bayreuth.

Retour aux sources

La résonance entourant un nouveau Ring des Nibelungen est importante partout dans le monde. Elle revêt une dimension particulière lorsqu'il s'agit du Metropolitan Opera. Les quatre opéras, régulièrement à l'affiche depuis 1889, ont connu au Met, dans les années 1930 et 1940, des distributions de légende. Dans la période contemporaine, Bayreuth n'a plus vraiment marqué l'actualité depuis 20 ans, époque du Ring d'Harry Kupfer. Le temple de Wagner, aujourd'hui, c'est le Met, notamment grâce à la passion wagnérienne de son directeur musical, James Levine, qui — autre événement — montera, lundi, sur le podium pour la première fois depuis huit mois.

Wagner souhaitait voir l'art ancré dans son époque. Cette profession de foi a servi d'alibi à de nombreux metteurs en scène pour mettre au pilori les casques et les lances et proposer des relectures scéniques. Ce mouvement a été amorcé en 1976 à Bayreuth par Patrice Chéreau, qui situait son spectacle à l'époque de la révolution industrielle. Il y a eu depuis des Ring où tout le monde portait des valises, et même des Ring féministes (à Copenhague).

Dans un entretien accordé au Devoir, Robert Lepage dit avoir suivi le chemin inverse. «Depuis longtemps, je m'intéressais à la culture nordique et à la mythologie scandinave, ainsi qu'à l'Islande. En 2005, juste avant la proposition du directeur du Met, Peter Gelb, j'ai fait connaissance avec la prose et la poésie eddiques, d'où provient 80 % du Ring.» Il est un fait que l'Edda islandaise a très largement nourri la mythologie germanique.

Au moment même où tout le monde actualise à qui mieux mieux — par exemple à Washington et San Francisco, où le Ring de Francesca Zambello, prévu l'an prochain, racontera l'histoire américaine — Robert Lepage et son équipe se sont intéressés à la source des sources de Wagner. «On a fait un travail de pré-histoire», résume-t-il.

Palpitations géologiques sur scène

Robert Lepage voit son spectacle comme «traditionnel, plus cousin de la première production à Bayreuth que de celle de Chéreau». Il ajoute: «Beaucoup de metteurs en scène croient naïvement qu'on va comprendre l'oeuvre si on la situe dans une période récente; un XIXe siècle industrialisé ou l'Allemagne nazie.» Il pense à ce titre que les Européens ont majoritairement envie d'en découdre avec le compositeur. Sa propre situation lui semble plus enviable: «Je n'ai pas de compte à régler avec Wagner», résume-t-il.

L'Islande, sa géologie et ses sagas influenceront directement le spectacle. «C'est un pays de glace et de feu, un pays tiraillé. On y comprend la présence d'une certaine mythologie: c'est un endroit où le sol bouge sous nos pieds, un pays magique en transformation perpétuelle.» La scénographie reprendra cette idée de mouvance: «Monumental comme les escarpements islandais, bougeant comme l'Islande bouge, le décor permet des palpitations géologiques.»

Selon Robert Lepage, la «pré-histoire» enrichit également le récit: «L'Islande est une société matriarcale, dont la pensée politique et sociale se retrouve dans le Ring. Il y a des références au pouvoir des femmes, chez certaines déesses.» Par ailleurs, l'Edda donne des renseignements supplémentaires sur certains protagonistes: «Dans la mythologie allemande, on peut suivre le personnage de Loge. Mais quand on regarde Loki, dans l'Edda, il y a davantage d'indications psychologiques. Même chose pour les codes et signes définissant Donner (Thor). En s'appropriant les sources premières, on enrichit le vocabulaire du Ring à tous les niveaux.»

Temps et espace

En alliant récit traditionnel et technologie à la fine pointe, Lepage espère rallier les spectateurs réputés conservateurs du Met, mais aussi ceux qui sont en quête d'une vision plus avant-gardiste. Un dispositif scénique unique nourrira les quatre spectacles. Il est composé de pales de 29 pieds tournant autour d'un axe, lui-même susceptible de bouger, grâce à une machinerie complexe pour laquelle il a fallu renforcer la scène du Met. Nous détaillerons le fonctionnement et les défis techniques du dispositif dans notre édition de lundi.

Pour le metteur en scène, «l'opéra, c'est la rencontre du temps et de l'espace. Le chef s'occupe du temps, je m'occupe de l'espace, mais il y a des points de rencontre et il faut s'entendre sur une mission commune.» L'alchimie Robert Lepage-James Levine semble excellente: «James Levine a un intérêt pour l'interprétation; pas seulement l'interprétation de la musique. Il sait que le texte est chargé de sens et va aider le chanteur à chanter plus juste. J'apprécie quand, de la fosse, il crie: "Text! Text!". Le texte est le guide de la musique, et la musique, c'est mon guide.»

Car, pour Lepage et son équipe, toutes les solutions sont dans la musique: «Prenez le voyage de Siegfried sur le Rhin. On peut se demander quoi faire, quoi montrer. Mais la musique est pleine d'objets, d'idées et d'images. Un thème peut être tressé de trois autres thèmes représentant l'épée, l'ambition, l'amour. À l'image, il faudra se référer au frottement de ces idées.»

Pour l'instant, l'équipe d'Ex-Machina travaille sur Siegfried, programmé la saison prochaine, et Lepage s'arrache les cheveux en cherchant à habiller scéniquement le récit de Mime à Siegfried, «moment de redites de musique et de texte», où il se demande s'il faut superposer à tout cela une «redite visuelle». Mais il ne se laisse pas décourager: «On a trouvé des solutions dans Walküre [à l'affiche en mai], on va les trouver ici!»
3 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 25 septembre 2010 11 h 31

    Un certain regard

    "Au moment même où tout le monde actualise à qui mieux mieux... Robert Lepage et son équipe se sont intéressés à la source des sources de Wagner".
    "Beaucoup de metteurs en scène croient naïvement qu'on va comprendre l'oeuvre si on la situe dans une période récente", dit R.L.
    "Il pense à ce titre que les Européens ont majoritairement envie d'en découdre avec le compositeur. Sa propre situation lui semble plus enviable: «Je n'ai pas de compte à régler avec Wagner», résume-t-il".

    Saisir l'opportunité de poser ce regard. C'est la chance d'être ce que nous sommes.

  • Democrite101 - Inscrit 25 septembre 2010 16 h 15

    L'autre succès, qui est secret, est son contrat... Sera-ce un succès ?


    J'aimerais tant lire le contrat qui lie notre grand compatriote R.Lepage au MET.

    J'espère qu'il ne s'est pas fait rouler.

    L'art est une chose, et la business en est une autre. Dans son cas, comme dans le cas de Céline Dion, le Cirque du Soleil, il faut être aux aguets. Être bon aussi en business...

    Jacques Légaré, ph.d. en philosophie politique
    Professeur (à la retraite) d'Économique, d'Histoire et de Philosophie

  • Roland Berger - Inscrit 25 septembre 2010 17 h 06

    Un talent éblouissant

    Robert Lepage fait montre d'un talent éblouissant. Avec un tel génie, dirait un fédéraste, le Québec n'a pas besoin d'une souveraineté politique.
    Roland Berger