Semer des mots et des rencontres

Trois propositions de phrase presque pareilles: L’Imperfection de la langue, œuvre de Lucie Duval, illustre trois moments d’une histoire d’amour, du présent à l’imparfait... L’œuvre se retrouvera sur le Sentier des lettres.<br />
Photo: Source Correspondances d’Eastman Trois propositions de phrase presque pareilles: L’Imperfection de la langue, œuvre de Lucie Duval, illustre trois moments d’une histoire d’amour, du présent à l’imparfait... L’œuvre se retrouvera sur le Sentier des lettres.

Après les chambres et jardins d'écriture, les 8es Correspondances d'Eastman (CE) défrichent littéralement un nouveau sentier poétique pour inspirer les participants dans la rédaction de leurs lettres — acheminées gratuitement par Postes Canada à leur destinataire. Car l'écriture épistolière fait la marque et le charme de ce rendez-vous littéraire des Cantons-de-l'Est, qui se déroule du 5 au 8 août.

Le sentier du Portage des mots est ponctué d'oeuvres d'artistes et semé d'écrits de quelques poètes — Saint-Denys Garneau, Gilles Vigneault, Michel Pleau, Serge Bouchard, dont des extraits de poèmes sont affichés sur des arbres. Notre collègue Louis Hamelin et le Cri Roméo Saganash, qui a vécu dans la forêt jusqu'à six ans, y animeront d'ailleurs une discussion avec le public (samedi 7 août à 14h) sur la nature, le nomadisme, les territoires.

Ce sera l'une des «rencontres inespérées» qui font le thème de cette huitième édition. Dans la rencontre surgit l'autre, même si cet autre se trouve en soi et qu'alors la rencontre se fait sur un mode plus solitaire. La solitude fera d'ailleurs l'objet d'un café littéraire en compagnie d'Edem Awumey, de Domnique Fortier et de Marc Séguin (6 août, 13h15).

Invitée pour la première fois aux CE, l'auteure Kim Thuy, dont le premier roman, Ru, a remporté le prix RTL-Lire au Salon de Paris cette année, participe à trois activités plutôt qu'une, peut-être parce que son histoire incarne particulièrement ces rencontres aussi surprenantes que bienfaitrices.

Passion et découverte

«Le thème de cette année est extraordinaire, je n'ai eu que ça dans ma vie, des anges gardiens», raconte-t-elle avec volubilité au bout du fil. Née au Vietnam, elle est arrivée au Québec à l'âge de dix ans, avec les premiers boat people. Elle retrace ce parcours de manière fragmentée et déstructurée dans son livre et en parlera aux CE après le visionnement public du documentaire Les Boat People dix ans après, de Georges Amar, le samedi matin.

L'immigrante reçue à Granby a trouvé là des gens généreux, dont la jeune professeure de sa classe d'accueil, qui lui a appris le français, mais aussi «à redevenir une enfant». «C'était le plus beau cadeau, confie-t-elle. Sans cette rencontre, je n'aurais probablement pas eu le même amour inconditionnel pour le français.» Plus tard, il y aura sur sa route André Dupuy, producteur du film PICHÉ: entre ciel et terre, et la comédienne Karine Vanasse, devenus des amis par le hasard des choses.

Deux cafés littéraires accueilleront celle qui semble toute désignée pour discuter de rencontres: S'aimer dans l'autre (5 août, 15h) et L'attente de l'autre (7 août, 13h15). «J'oublie souvent que j'ai des traits asiatiques parce qu'on se voit dans le regard de l'autre et que je ne me suis jamais sentie différente dans ce regard des Québécois», raconte-t-elle. Pour causer lettres aussi, puisque la «jeune» auteure quarantenaire entretient une relation épistolière avec un Allemand depuis l'adolescence. «La lettre reste très différente du courriel; d'ailleurs, on est revenus aux lettres, dit-elle. On aimait trop cette distance, le temps d'attente et le papier.»

Une autre «jeune» auteure, Michèle Plomer, qui publiait son second roman, HKPQ, est, au contraire de Kim Thuy, une habituée des CE, qu'elle a fréquentées comme simple citoyenne avant d'y être invitée, cette année, comme écrivaine.

«Ce qui est extraordinaire aux CE, c'est qu'on sent que ce n'est pas un marché du livre, dit-elle. On est là pour parler de la passion de l'écriture et de découvertes de lecture. Et on rencontre les auteurs dans une atmosphère qui n'est pas guindée.»

HKPQ [pour Hong Kong, P.Q.] raconte l'exil d'une Québécoise en Chine pour panser ses plaies. Un exil provoqué par une rencontre fortuite et une lettre. Michèle Plomer elle-même vit entre Montréal et le sud de la Chine, où elle enseigne l'anglais le tiers de l'année. Elle participera au café littéraire «Le proche et le lointain».

Les CE réunissent une trentaine d'écrivains — dont Alain Mabanckou, Monique LaRue, Jean Barbe, Jean-François Beauchemin, Myriam Beaudoin, Marie-Christine Bernard — et d'artistes autour de l'écriture comme lieu de rencontre. Un hommage sera rendu à Dany Laferrière dans le cadre du spectacle littéraire Je suis un pays rêvé (7 août), collage de textes lus par la comédienne Pascale Montpetit. Cette édition marque aussi le retour de Marc Lévy, amoureux des lettres qui offrira un atelier d'écriture.

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M. André Dupuy est le producteur du film PICHÉ: entre ciel et terre. Une correction a été apportée à ce texte le lundi 2 août 2010.