Une lumière d'ici s'éteint en Indonésie

Dimanche en matinée à Yogyakarta, sur l'île de Java en Indonésie, s'est éteinte une des intelligences les plus lumineuses ayant vécues au Québec: Georges Khal a succombé à une «fulgurante crise cardiaque» d'après un contact là-bas. Il avait 65 ans et vivait en Asie du Sud-Est depuis plus d'un quart de siècle. Avec lui — que le regretté Jean Basile présentait à l'époque comme son «pusher de Mozart» — s'éteint un des derniers rappels vivants de ce que fut la grande époque de la contre-culture québécoise.

Avec Jean Basile, justement, et quelques autres (Linda Gaboriau, Christian Allègre et Kenneth Chalk), George Khal avait fondé le magazine Mainmise en 1970: si Basile était au coeur de toute l'aventure, Khal en devint rapidement l'âme. Sorte d'extra-terrestre habitant en permanence entre partout et nulle part, il est né en Palestine en 1945, a fait son cours classique chez les curés à Montréal et s'est inscrit au fil de ses voyages à l'Est autant qu'à l'Ouest dans les grandes universités du monde comme auditeur libre. Il fut «la voix de la nuit» à la radio de CKGM dès le milieu des années 1960, précédant Jacques Languirand de presque une décennie avec ses choix de lectures «étranges» et ses goûts musicaux d'un éclectisme saisissant.

Son intelligence incandescente, sa faculté de voir littéralement des liens entre tout, sa façon de faire percevoir les systèmes sous les structures et les structures sous les systèmes, sans parler de son humour et de ses métaphores d'une impossible justesse, tout cela faisait de lui un être lumineux. Jean Basile l'a tout de suite compris et l'association des deux hommes, houleuse souvent, donna néanmoins des fruits d'une richesse inespérée.

Apatride de naissance

Outre Mainmise qui fut l'antenne que l'on sait de 1970 à 1980 et où il traduisit des textes de la gauche américaine tout comme ceux de Timothy Leary ou de Buckminster Fuller, outre ce Répertoire québécois des outils planétaires qui connut un énorme succès en 1977, Georges Khal cosigna aussi un impressionnant essai-recherche avec Basile, La Marijuana, aux éditions de L'Aurore.

L'influence de Georges Khal s'est également étendue jusqu'au secteur universitaire alors qu'il participa comme «chercheur invité» à de nombreux projets à l'Université du Québec. Mais au milieu des années 1980, incapable de supporter davantage un monde basé sur la consommation à outrance plutôt que sur le partage, il décidait de tout quitter et de s'exiler en Asie. Apatride de naissance, comme il aimait le dire, Georges Khal le sera jusqu'à la fin puisque l'on apprenait en fin de journée hier que, selon ses voeux, sa famille s'occupera de disperser ses cendres dans l'océan Indien.

Malgré l'éloignement, les contacts de Georges Khal avec le Québec sont longtemps restés intenses, surtout par le biais de la traduction. Avant de quitter Montréal, il publiait en 1983 la traduction de Systems and Structures d'Anthony Wilden, un gros essai sur la théorie de la communication et l'échange depuis longtemps épuisé chez Boréal express; ce succès devait lui ouvrir de nombreuses portes et lui permettre de vivre là-bas sans trop de difficulté. Il revient ensuite au Québec au tournant de la décennie le temps de prendre quelques «commandes», de revoir «la famille»... et de repartir en laissant partout des traces de son passage.

Chez VLB, en 1989, le sociologue Guy Rocher publiait ainsi Entre les rêves et l'histoire; entretiens avec Georges Khal puis, en 1990, Khal faisait paraître une autre traduction importante, celle du livre de G. Trigger, Les Indiens, la fourrure et les Blancs, sur les relations entre les Français et les Amérindiens en Amérique du Nord qui reçut les prix Léon-Gérin et Victor-Barbeau en 1991.

Ses amis savent aussi qu'il a longtemps réfléchi et travaillé sur l'intelligence artificielle et pondu des textes plus pointus pour de rares magazines et des revues littéraires — entre autres sur les minorités sexuelles, l'homosexualité et même la pédérastie —, mais après le vol de son ordinateur alors qu'il mettait le point final à son «Ur livre» expliquant rien de moins que la vie, il semble avoir pratiquement cessé d'écrire. Au cours des dix dernières années de sa vie, Georges Khal aura consacré beaucoup de temps à la musique dans le cadre d'un ambitieux projet qui ne connut pas le succès escompté.

Frère, ami, compagnon de route et source d'inspiration pour toute la diaspora «mainmisienne», Georges Khal aura été un des plus fabuleux «allumeurs de réverbères» que l'on ait pu rencontrer ici.
1 commentaire
  • Bertrand Desjardins - Abonné 21 juillet 2010 21 h 41

    Merci!

    Sans vous, son décès serait passé inaperçu. Merci,