Des siècles de plaisirs culturels tout montréalais - Montréal veille tard depuis des lustres

Des éléphants sur la rue St-Laurent, 1910<br />
Photo: Musée McCord Des éléphants sur la rue St-Laurent, 1910

Ce n'est pas d'hier que les Montréalais ont la tête à la fête. Depuis les débuts de la colonie, théâtre, cirques, concerts et jardins de plaisirs ont fait vibrer les étés de Montréal. Et ce, bien avant que l'idée de métropole culturelle ne devienne un slogan politique à la mode. Portrait d'une ville qui s'éclate depuis des lustres.

Il y a près de 150 ans, Montréal était loin d'être un désert culturel. En plein coeur de l'été, on pouvait au choix s'envoler en montgolfière, assister à des concerts gratuits sur les rives du fleuve, visiter le plus grand cyclorama au monde, dévaler des chutes artificielles ou croiser un défilé d'éléphants au coin de Sainte-Catherine et Saint-Laurent.

Tartuffe, 25 ans après l'interdit

«On retrace au XVIIe siècle à Montréal la présence du premier théâtre de société qui était réservé toutefois seulement à l'aristocratie», soutient Marie-Dominique Lahaise, férue de culture qui connaît sur le bout de ses doigts l'histoire de la vie culturelle à Montréal. Même en pleine guerre contre l'Angleterre, les habitants de Ville-Marie sont prêts à tout pour savourer quelques répliques théâtrales. À peine 25 ans après que l'interdit soit levé sur plusieurs pièces de Molière, on présente à Montréal le caustique Tartuffe en dépit des menaces d'excommunication promulguées par l'évêché de Québec, Mgr de Saint-Vallier.

Ce Molière impie sera d'ailleurs à l'origine du premier pot-de-vin connu versé en Nouvelle-France, selon Mme Lahaise. Une généreuse enveloppe aurait été versée à l'Église pour que soient ignorés les mandements de l'évêque inquisiteur.

Dans la province conquise, les Britanniques ramènent le théâtre francophone par le biais des garnisons à la fin du XVIIIe siècle, histoire de divertir de ses malheurs l'élite francophone. Rue Saint-Paul, le premier grand théâtre de Montréal — une salle de 1000 places —, le théâtre Royal, est érigé en 1825 grâce au mécène John Molson. Les Montréalais y verront Charles Dickens faire son baptême de la scène, en mai 1842. Ravi de sa performance, l'auteur d'Oliver Twist raconte avoir été «vraiment drôle. Du moins, je me suis moi-même amusé à souhait».

Tournant décisif

Au milieu du même siècle, un événement dramatique marque un tournant décisif dans la vie culturelle montréalaise. Par un soir de canicule (déjà!), un incendie majeur embrase les faubourgs qui s'étendent au nord du Vieux-Montréal et à l'Est, du côté de la porte de Québec, en juillet 1852. Le feu détruit le quart de la ville, jetant 12 000 des 50 000 habitants à la rue.

Sur ces terrains dévastés, on reconstruit de nouveaux quartiers modernes dont l'axe central deviendra le boulevard Saint-Laurent. Des salles de spectacle s'établissent peu à peu le long de cette allée, dont le Monument-National, qui deviendra le fleuron de la culture montréalaise francophone.

Pour la première fois, les Montréalais de toutes classes sociales s'y pressent pour voir des troupes étrangères, du théâtre yiddish et des opéras chinois, livrés en mandarin. Le fameux musée Éden s'installe un peu plus loin, avec sa «chambre des horreurs» et sa «caverne de l'opium», où l'on peut reluquer des Chinois fumant la fameuse drogue et «tout ce qu'il y a de merveilleux et de curieux».

Une première en dehors de la France

Coin Viger s'ouvre la toute première salle de cinéma en Amérique du Nord (1896), opérée par les frères Lumière. «Montréal devient ainsi la première ville, hors de France, à avoir une salle entièrement dédiée au cinéma», explique Marie-Dominique Lahaise, guide pour L'Autre Montréal. Le Ouimetoscope et autres «scopes» poussent comme des champignons près de Saint-Laurent et Sainte-Catherine, alternant entre projections, spectacles de vaudeville et curiosités.

Mais les habitants ne sont pas en reste en matière de spectacles. En 1874, ils acclament la grande Sarah Bernhardt au Théâtre français (aujourd'hui Le Métropolis) et vont même jusqu'à détacher les chevaux de sa calèche pour porter la dame en triomphe à son hôtel. En 1883, plus de 10 000 Montréalais saluent le retour à Montréal de la prodigieuse cantatrice Emma Albany (née Lajeunesse). «La venue de Sarah Bernhardt a provoqué la naissance de plusieurs troupes de théâtre franco-canadiennes. À ce moment, il se crée une scission entre francophones et anglophones, qui fréquentaient jusque-là les mêmes lieux de divertissement», note l'historienne.

Des éléphants


Pendant la belle saison, les Montréalais découvrent les jardins de plaisirs, des lieux de divertissements situés en plein champ, d'abord sur les terrains du square Viger où les familles de la bonne société vont, dès 1760, écouter des concerts gratuits.

Les doux soirs d'été, les foules accourent au parc Sohmer où se produit le premier Kent Nagano de la métropole, Ernest Lavigne, et son orchestre symphonique. En bordure du fleuve on savoure les symphonies le nez au vent, dans un cadre chic où les serveurs sont vêtus de noir et de blanc, comme à Paris. «Jusqu'à 10 000 personnes se rassemblaient dans le pavillon Sohmer, qui brûlera en 1919», rappelle Mme Lahaise.

Mais l'on s'éclate encore plus rondement dans les jardins Guilbault, installés en plein champ au nord de la rue Sainte-Catherine, entre De Bleury et Saint-Denis. Dès 1830, les Montréalais tombent sous le charme de ce lieu insolite où l'on peut goûter à des spectacles de cirque, des feux d'artifice et même des ascensions en montgolfière! Vers 1850, les jardins Guilbault déploient sur la côte Jeanne-Mance un jardin de plantes rares. Puis un deuxième parc est créé à l'angle de Des Pins et Saint-Laurent, où 6000 badauds s'entassent dans un pavillon qui accueille les cirques de passage et annonce à son programme une «véritable baleine vivante».

Vers 1890, un défilé de pachydermes foulera le centre-ville, à l'angle de Saint-Laurent et de Sainte-Catherine, annonçant la venue du célèbre cirque américain Barnum & Bailey.

Les ancêtres de la SAT et de la pitoune

Pendant ce temps, les plus pieux se bousculent au Cyclorama de Jérusalem, lieu immersif érigé sur le site actuel de la Place des Arts en 1882. À l'intérieur s'y déploie la plus grande fresque circulaire au monde, projetant ses visiteurs en Terre sainte. Cet Imax d'avant l'heure sera ensuite déplacé à Sainte-Anne-de-Beaupré. «C'est quand même drôle de voir que 100 ans plus tard, on s'apprête à construire dans le même secteur un dôme immersif à la Société des arts technologiques [SAT]», note Mme Lahaise.

Le dernier des jardins de plaisirs verra le jour au parc Dominion, devenu dès 1910 le plus grand parc d'attraction au Canada. Les Montréalais y découvrent l'ancêtre de la célèbre pitoune, appelé «Shoot the Chute». Dans cette Ronde du siècle dernier, on peut descendre une cascade à bord d'une barque, visiter la «House of nonsense» (Maison de la folie) et monter à bord d'un train panoramique. Plus de 200 000 personnes s'entassaient dans les tramways de la ville certaines fins de semaine pour visiter l'endroit.

Pendant la saison froide, pas question de rester les pieds posés sur la bavette du poêle. Dès 1883, le carnaval d'hiver de Montréal bat son plein, avant celui de Québec. La fête atteint son apogée lors de la démolition, par des équipes de raquetteurs, des gigantesques palais de glace dressés au square Dominion.

La renaissance de la «Main»

Après la crise, la prohibition sonne la renaissance de la «Main», où clubs et bordels foisonnent. Le XXe siècle sera celui du music-hall, du jazz et des salles dédiées au vaudeville et au burlesque, notamment au théâtre Orphéum, au Princess et au fameux Gayety, où les attributs de Lili Saint-Cyr attirent les foules.

Pour déjouer les règlements municipaux qui prohibent les séances d'effeuillage avant minuit, la belle se présentera complètement nue sur scène cinq minutes après minuit et fera salle comble en se rhabillant, pièce par pièce, dans une baignoire transparente. Des seins de Lili Saint-Cyr à la strophe du Tartuffe «couvrez ce sein que je ne saurais voir» joué au début de la colonie, Montréal en a vu de toutes les couleurs.

«Ça fait longtemps qu'à Montréal, on veille tard et qu'on sort. Les concerts gratuits et les grands rassemblements populaires sont une très vieille tradition qui remonte bien avant l'ère des festivals ou de la création d'un quartier des spectacles», opine Marie-Dominique Lahaise.

Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur les nuits folles de Montréal, L'Autre Montréal offrira le 22 août prochain, à l'occasion d'une visite à pied et par autobus, son passionnant parcours intitulé «Le Montréal des plaisirs».

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Rectificatif paru le 27 juillet

Rectificatif
Quelques erreurs se sont glissées dans le texte sur la vie culturelle de Montréal au fil des siècles, publié dans notre édition du mardi 20 juillet. Le Tartuffe devait être joué à Québec, et non à Montréal en 1694. Le premier pot-de-vin (connu) de la colonie aurait donc en fait été versé par l’Église au gouverneur Frontenac pour éviter la présentation de la pièce, et non le contraire. Toutes nos excuses à nos lecteurs et à Molière! Par ailleurs, le Cyclorama aurait été inauguré en 1890 à Montréal, mais conçu à Munich en 1882.
2 commentaires
  • Bernard Gervais - Inscrit 20 juillet 2010 08 h 15

    Avant l'Expo et les Jeux olympiques

    Merci de votre article, Mme Paré, Mme Paré, lequel nous rappelle que ce n'est pas d'hier que les Montréalais aiment se divertir en soirée.

    Par contre, il faut reconnaître que c'est avec l'Exposition universelle et les Jeux olympiques que la vie culturelle en été à Montréal à vraiment commencé à se développer. Plusieurs de nos festivals actuels ont été présentés pour la première fois à la fin des années 1970.

    Avant l'Expo, il y avait certes ce qu'on appelait à l'époque « Les Festivals de Montréal », avec notamment des concerts de l'OSM sur le mont Royal, mais cet événement n'avait pas vraiment l'envergure des différents festivals annuels que nous avons maintenant !

  • Pierre Samuel - Abonné 20 juillet 2010 17 h 07

    Envers et contre tout!

    Montréal fut toujours la ville culturelle par excellence! Qui ne se rappelle pas, entre autres, des fameuses «nuits de Montréal» de l'inoubliable Jacques Normand et compères? Ne fut-elle pas dans un passé encore plus lointain la capitale du Canada!

    Il va sans dire, comme le mentionne M. Gervais, que l'Expo et les Jeux olympiques sans oublier l'apport essentiel du métro ont contribué à magnifier davantage son essor culturel.

    En dépit, de sa structure administrative catastrophique actuelle et de ses minus et sous-fifres à la pelle qui la »dirigent» (?!?), elle continue malgré tout à préserver sa vitalité culturelle... Faut être fait fort en p'tit pépère!