L'Année de la mort de José Saramago

José Saramago a remporté le prix Nobel de littérature en 1998.
Photo: Agence France-Presse (photo) José Saramago a remporté le prix Nobel de littérature en 1998.

«S'il y a une épitaphe qui me conviendrait, ce serait: "Ci-gît M. Untel, un homme indigné"», confiait José Saramago au Devoir en 2005. Indigné par la mort qui a bel et bien fini par lui mettre le grappin dessus, indigné par l'être humain que les développements technologiques n'auront guère fait évoluer, par la corruption du pouvoir, par la société, et par lui-même un peu sans doute. Disparu enragé et inconsolable, engagé aussi jusqu'au bout. Ses positions propalestiniennes furent enflammées même dans son blogue; ses coups de gueule anti-Berlusconi sont mémorables. Il croyait en la mission de l'écrivain comme objecteur de conscience.

L'immense auteur portugais, Prix Nobel de littérature en 1998, fut emporté hier à 87 ans dans l'île de Lanzarote, aux Canaries, traînant divers maux dont l'âge eut raison.

Usant de métaphores dans ses contes philosophiques et ironiques, abonné aux digressions, aux longues phrases sinueuses, réinventant l'histoire au long de ses récits, sa trentaine d'oeuvres constitue son immense legs au monde des lettres et à son pays, dont il aura exploré les origines à travers leurs plus profonds labyrinthes.

Ce vieux communiste athée, qui combattit longtemps le régime de Salazar et se drapa jusqu'à la fin dans le drapeau rouge, aura abordé de bien des manières le thème de Dieu. Son remarquable Dieu manchot l'avait propulsé sur le devant de la scène internationale en 1947, à travers un roman fantastique et épique, peuplé d'alchimistes, d'inquisiteurs et de sorcières en plein Portugal du XVIIIe siècle. La gloire lui fut alors acquise, et la langue portugaise fut promue au rang de celles qui enfantent des oeuvres maîtresses.

En 1992, il avait été celui par qui le scandale arrive, grâce à son roman L'Évangile selon Jésus-Christ, dans lequel le Christ se faisait déflorer par Marie-Madeleine. Saramago eut alors maille à partir avec le Vatican, puis les autorités portugaises crièrent au blasphème, d'où son exil aux îles Canaries, terre espagnole. Mais ses démêlés avec sa patrie furent nombreux et les élus du Portugal ne firent guère de cadeaux à la gloire nationale qu'ils pleurent aujourd'hui.

Il était né en 1922 au sein d'une famille miséreuse et analphabète du centre du Portugal, voyant ses grands-parents fermiers coucher avec leurs porcelets pour les empêcher de périr de froid. Saramago grandit ensuite à Lisbonne, envoyé à l'école primaire, complétant un an de lycée avant d'entreprendre une formation de serrurier. Les bibliothèques furent son refuge et son vaisseau spatial vers des ailleurs meilleurs. Ses premiers romans de jeunesse ne l'avaient pas convaincu lui-même de la nécessité d'écrire. Autodidacte abonné à 36 métiers, un temps correcteur, puis journaliste, il n'aura commencé sa vraie carrière d'écrivain qu'en 1979, à un âge déjà avancé, alors que les illusions de jeunesse avaient cédé la place à la conscience aiguë des contradictions de l'esprit.

Polémiste dans sa vie, il eut une vison de complexité dans son oeuvre, revisitant des grands mythes de l'humanité, essayiste, romancier, poète, auteur dramatique, à la fois pessimiste et utopiste, ludique auteur ayant établi son propre type de ponctuation.

Il partait généralement d'une proposition insolite pour aborder ses idées politiques, ses déceptions historiques, sa désolation devant une humanité à son avis indigne de la raison qui lui échoit.

Son roman L'Aveuglement (1997), porté à l'écran en 2008 par Fernando Meirelles, dans lequel une population se réveillait aveugle avant de reproduire tous les modèles absurdes des tyrannies humaines, constituait à la fois une allégorie de la caverne de Platon et une charge contre notre société contemporaine qui court à sa perte, un bandeau sur les yeux. Dans Le Radeau de Pierre en 1990, il imaginait une nouvelle dérive des continents à travers une péninsule ibérique soudain détachée du continent, y écorchant au passage les rêves d'Europe unie tout comme l'hégémonie américaine.

À savourer: L'Année de la mort de Ricardo Reis en 1988, une oeuvre magnifique chevauchant les dimensions, dans laquelle il proposait une fascinante mise en abyme, donnant la vedette à cet autre grand écrivain portugais, Fernando Pessoa, et à son double au milieu d'une Lisbonne chimérique et mystérieuse, porteuse d'une étourdissante poésie.
2 commentaires
  • Paul Corbeil, Québec et Labrador - Inscrit 19 juin 2010 07 h 04

    ‘’Indigné par l'être humain que les développements technologiques n'auront guère fait évoluer, par la corruption du pouvoir,’’

    ‘’Indigné par l'être humain que les développements technologiques n'auront guère fait évoluer, par la corruption du pouvoir,’’ À l’image même du Partie Libéral du Québec et Jean Charest premier ministre (juste le titre, il n’a jamais eu l’étoffe)

  • B. C. - Inscrit 19 juin 2010 13 h 29

    Précision

    Merci Mme Tremblay pour ce magnifique hommage.
    Je me permets d'apporter une précision : Le Dieu manchot a été publié en 1982, plutôt qu'en 1947. José Saramago, tout talentueux qu'il fut, attendit d'avoir une certaine expérience de vie avant de s'exprimer sur celle-ci. D'aucuns diront que cela aussi fait de lui un sage.
    (Source : "Présentation par Jacques Fressard, in Le Dieu manchot. Éditions du Seuil, 1995.
    Diverses autres sources aussi sir le Web.)