À la Bibliothèque nationale - Matshinanu -- Nomades opère une mise en contact avec les routards du Nord

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Des Innus qui sourient en empoignant des raquettes dans une forêt enneigée, en attendant sous une tente avec une pipe entre les mâchoires ou en pagayant sur une rivière entre le Labrador et le lac Saint-Jean. Les photos sont lumineuses, au propre comme au figuré. Avec l'exposition Matshinanu — Nomades, la Bibliothèque nationale invite les gens à contempler, dans un espace décloisonné, ce qu'était le quotidien de ces infatigables routards.

Une rencontre entre l'urbanité et la nature, entre hier et aujourd'hui, entre la métropole interculturelle et les Premières Nations. La Grande Bibliothèque de la rue Berri, lieu public achalandé, accueille depuis le 25 mai dernier l'exposition Matshinanu — Nomades dans un espace aéré aux côtés des rangées de livres classés. Un endroit où ça bouge et où on peut circuler, comme les nomades de la Basse-Côte-Nord, de la Minganie et du Lac-Saint-Jean, sujets des photographies présentées.

«Je trouve ça fascinant comment les deux s'intègrent bien ensemble. Comment ça se parle, l'édifice, ici, au coeur de la ville, et ces photos. Ça devient un endroit absolument magnifique, un endroit presque secret où les gens peuvent venir et faire un voyage extraordinaire», exprime Michel Côté, parolier et commissaire de l'exposition.

De la Côte-Nord et de Mashteuiatsh

Les abonnés flânent, entre deux recherches, et prennent le temps d'admirer les scènes de portage et de campement. Les photographies personnelles ou familiales, souvent minuscules à l'origine, prennent une force d'évocation insoupçonnée une fois agrandies. Ces témoignages, retrouvés au Centre d'archives de la Côte-Nord et au Musée amérindien de Mashteuiatsh, s'illuminent ici à l'intérieur de vitrines aux cadres en bois. Pour rappeler la nature sauvage, cette scénographie, à l'épuration moderne, est ponctuée de bouleaux s'élevant sur des socles. De petits écouteurs y sont accrochés et permettent d'entendre la poésie de Joséphine Bacon, tout en observant les habitudes de chasse et de pêche de ces éternels voyageurs.

«C'est une façon de dire qu'on peut parler du patrimoine d'une façon très contemporaine, observe Christine Bouchard, directrice de la programmation culturelle de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Patrimoine, ce n'est pas [synonyme de] vieux. Ça fait partie de notre histoire. Ça fait partie de nous et on peut se l'approprier, se le réapproprier, l'interpréter. Parce que, ici, c'est une interprétation, une création.»

«Et ça donne une certaine connaissance aussi, non pas de ce qu'étaient les Premières Nations, [mais] de ce qu'ils sont toujours, souligne quant à lui Michel Côté. Parce que, lorsqu'on lit les poèmes, on revient dans le présent chaque fois et on se dit qu'il y a encore une voix vivante qui parle», ajoute-t-il en référence aux textes qu'il a commandés à Joséphine Bacon pour construire un pont entre les peuples autochtones et le temple de la littérature. «On n'est pas dans la nostalgie.»

En direct

De vieilles photos tirées d'une autre époque, mais qui apportent une vision neuve sur cette nation amérindienne grâce à la simplicité et à l'authenticité des regards posés. «On ne voulait pas de photos artistiques. On ne voulait pas de photos trop descriptives. On voulait des photos qui semblaient vraiment tirées de la vie quotidienne. Pas des photos d'ethnologue ou d'anthropologue qui prêteraient à interprétation ou qui seraient déjà interprétées. Des photos vraiment crues, sans critère, sauf d'y voir des aspects de la vie», résume Michel Côté pour expliquer la démarche.

«Pour nous, cet aspect du vrai, du sensible, de l'émotion devait être présent», renchérit Christine Bouchard. Ce n'était pas de montrer la dureté, quelque chose de pessimiste, [mais de montrer] une vie heureuse.»

Peu de pédagogie et peu d'explications, donc. Essentiellement de la poésie, en images, en mots et en sons. Et des instants, fixés dans le temps par les appareils photographiques, qui se font parfois écho. Comme ces portraits de couples, l'un avec des jeunes, l'autre avec des personnes âgées, qui se répondent au comptoir du premier niveau de la Grande Bibliothèque. L'étage du haut présente une file d'attente pour le dentiste, déjà à l'oeuvre avec la bouche grande ouverte d'un patient, dans une aire extérieure sans intimité. À côté de cette photographie se poste le cliché d'un homme tenant la main d'une jeune fille à la mine renfrognée. «Ici, notre lien, c'est qu'elle avait vraiment peur de se retrouver chez le dentiste», lance à la blague Michel Côté en pointant ladite photo. «C'est le seul endroit où on s'est amusé. On aimait beaucoup la photo, mais on ne savait pas où la mettre», confie le commissaire en éclatant de rire.

Puis, en guise d'introduction, il y a cette image de jupes gonflées qui sèchent au vent devant un campement estival parsemé de tentes montées. Christine Bouchard révèle que ce cliché leur a «sauté aux yeux» dès les premières réunions, tenues quelques jours après le séisme dévastateur à Port-au-Prince. «Au Québec, on a des populations qui sont fortes, puissantes, qui sont capables de contrer l'aridité du territoire. Ce n'est pas facile de vivre une vie quotidienne dans toutes ces saisons. Et ça m'a fascinée. J'étais peut-être plus sensible, avec ce qui venait d'arriver en Haïti, parce qu'on voyait ces tentes à la télé.»

Partenariat

Un baptême à la photographie réussi. Depuis une quinzaine d'année, BAnQ organise, en partenariat avec Terres en vues, des expositions dédiées à la culture des Premières Nations. Mais, pour la première fois, l'établissement et l'organisme s'attaquent à ce média riche en témoignages. Une occasion en or pour BAnQ de valoriser son patrimoine documentaire, le rendre accessible, le faire découvrir. Les premières expositions, mettant en valeur des oeuvres artistiques amérindiennes, se sont développées dans l'ancien édifice situé rue Saint-Sulpice, dans le cadre du festival Présence autochtone. Depuis, cet événement a pris du galon, autant dans la durée que dans la visibilité. Matshinanu — Nomades occupera le terrain de la Bibliothèque nationale jusqu'au 25 septembre 2011.

«D'ailleurs, au sein de l'établissement [de la BAnQ], il y a un comité qui travaille actuellement sur la question du patrimoine autochtone», affirme Christine Bouchard, soulevant au passage l'importance des enjeux de la conservation et de la numérisation des traces laissées par les Premières Nations dans notre histoire.

«Et je pense que plus on collabore [avec Terres en vues], plus on trouve de nouvelles pistes. Le prochain projet va aussi être audacieux. On va possiblement travailler sur la musique autochtone.» Des sons dans une bibliothèque? Preuve, une fois de plus, que le patrimoine ne s'englue pas dans les normes du passé.