Écouter les mélodies par la racine

Contrebasse et archet de Charles Biddle (1926-2003). Bois, métal, laiton, fibre synthétique, plastique. Deuxième moitié du XIXe siècle, Musée de la civilisation. Don de Constance Marchand Biddle, 2006. Guitare électrique d’André Fortin, Dédé (1962-2000). Bois, métal, plastique Fender Telecaster, Thinline-72, réédition vers 1994, Japon. Prêt de la Succession André Fortin.
Photo: Amélie Breton, perspective Contrebasse et archet de Charles Biddle (1926-2003). Bois, métal, laiton, fibre synthétique, plastique. Deuxième moitié du XIXe siècle, Musée de la civilisation. Don de Constance Marchand Biddle, 2006. Guitare électrique d’André Fortin, Dédé (1962-2000). Bois, métal, plastique Fender Telecaster, Thinline-72, réédition vers 1994, Japon. Prêt de la Succession André Fortin.

Afrique, berceau des rythmes d'Amériques. Le Musée de la civilisation de Québec nous convie à entendre l'arbre généalogique des musiques de notre continent, dont le tronc finit par ressembler davantage au baobab qu'à l'érable. Enfoncez bien les écouteurs, le voyage fera vibrer vos tympans.

Québec — Tout est dans le rythme. Ou plutôt dans les riffs, ces courtes formules rythmiques ou mélodiques qui se répètent dans une chanson. Au Musée de la civilisation, on déterre l'origine de ce canevas musical intégré et digéré dans notre culture populaire.

«Souvent, on ne regarde que les choses en surface. Moi, j'ai une formation en anthropologie, donc je fais l'archéologie des sons, d'une certaine manière», dit l'ethnomusicologue Gérald Côté, concepteur et recherchiste pour l'exposition RIFF - Quand l'Afrique fait vibrer les Amériques. «On aime bien montrer que notre culture influence les autres. Mais nous, on a fait l'inverse. On tourne notre coeur vers ceux qui nous ont apporté quelque chose.»

Dans ce cas-ci vers les Africains. Car c'est dans les rites ancestraux célébrés sur le continent noir qu'on trouve la source des riffs. À la suite de la traite négrière, l'esclavagisme transporte cette impulsion sonore de ce côté-ci de l'Atlantique.

Du Brésil aux États-Unis en passant par les Caraïbes, l'interdiction des religions occultes mélange les anciennes pratiques au christianisme, une «façon de déjouer la colonisation». La musicalité de la cadence survit dans les cérémonies syncrétiques comme dans les chants des travaux forcés.

À la rencontre de plusieurs deltas, la musique d'Afrique subsaharienne se scinde, se répand, se dissémine, se métisse, se recroise et finit par irriguer tout le paysage musical du continent. Au Brésil, les rites candomblé se métamorphosent en samba, puis en bossa-nova.

À Cuba, le santeria se désacralise tour à tour en mambo, en cha-cha, en salsa, pour finir en rumba. En Jamaïque, le ska émerge avant de ralentir dans le reggae, pendant qu'à Trinidad éclosent le calypso et le soca. En Guadeloupe, le zouk découle de la biguine et du gwoka. Le negro-spiritual états-unien emprunte les chemins parallèles du jazz et du blues qui sèment les germes du funk, du soul, du rock, du disco, du hip-hop, du techno...

Mais la pulsation, le battement, le coeur, donc, demeure le même. L'exposition le prouve d'emblée à l'aide de points lumineux qui s'allument en coordination avec la musique. La représentation visuelle des sons vulgarise la convention de riffs superposés, qui sied autant à un jam de tam-tam qu'au swing de Count Basie et au rock des Guess Who.

Après cette démonstration, plus aucun doute: American Woman possède l'ADN rythmique de l'Afrique. Les balafons, pianos à doigts, djembés et koras sont donc exposés à quelques pas des instruments mythiques ayant appartenu à Louis Armstrong, Jimi Hendrix, Miles Davis, Muddy Waters, Tito Puente et Chuck Berry. Un festin pour les yeux du mélomane. La clarinette de Benny Goodman, surnommé The King of Swing, et le blouson d'Elvis Presley, carrément désigné comme le King, viennent personnifier l'appropriation par la culture blanche, celle qui a rebaptisé rock'n'roll, dans un monde ségrégationniste, un style aux accents rythm'n blues. Le Québec ne vit pas en vase clos. La contrebasse de Charles Biddle, l'orgue de Gerry Boulet et la guitare de Dédé Fortin viennent nous le rappeler, Câline de blues et Tassez-vous de d'là en trame sonore à l'appui.

Mais, trêve de bavardage, RIFF raconte le voyage par les sens plutôt que par la science. It Don't Mean A Thing If It Ain't Got That Swing, comme le soulignait le célèbre standard de Duke Ellington. Ajustez bien votre audioguide et goinfrez-vous les oreilles dans ce buffet de chansons qui s'enchaînent selon ce qui se retrouve devant vous.

Flânez devant le smoking de Ray Charles pour que Georgia On My Mind chatouille la mélancolie. Ou postez-vous face à la cape de James Brown pour que Papa's Got a Brand New Bag démarre en trombe. «Cette exposition se veut une expérience physique, explique Lise Bertrand, chargée de projet au Musée de la civilisation. On voulait que [les visiteurs] aient du plaisir, qu'ils ressentent la musique.» Liens évidents ou liens subtils, il revient à l'auditeur d'interpréter librement les similitudes et les influences en se déplaçant instinctivement d'une icône à l'autre.

Bornes interactives, jeux de composition et films documentaires amplifient l'aspect multimédia de la démarche. Aussi, des sièges vibrants sont installés devant un florilège d'extraits de concerts sur écran géant. «On voulait faire comprendre le rythme par le corps», souligne Gérald Côté. Les images de danses occupent d'ailleurs une place importante, qu'elles se meuvent dans les rituels mystiques, les numéros de claquettes, les déhanchements de Beyonce ou les exaltations du Carnaval de Rio. «La conception musicale africaine [passe par] le corps. Et lorsque c'est arrivé ici, au début, on était scandalisés. C'était tabou. On a rejeté ces danses lascives-là. Puis, aujourd'hui, elles font partie de notre système d'entertainment», constate avec fascination Gérald Côté.

À l'image du trajet emprunté par le visiteur, l'exposition boucle la boucle. La musique remodelée à l'américaine revient sur sa terre d'origine. Au premier chef, le reggae jamaïcain qui devient la voix des revendications ivoiriennes, éthiopiennes ou congolaises. Une belle, ou plutôt mélodieuse façon de rendre hommage à des rythmes qui ont transcendé leurs racines... et leur déracinement.

***

RIFF - Quand l'Afrique fait vibrer les Amériques. Jusqu'au 13 mars 2011 au Musée de la civilisation, à Québec. www.mcq.org/riff.