Les revues culturelles sont menacées par Ottawa

Plusieurs revues culturelles et littéraires à faible tirage s'estiment menacées par la restructuration du programme de subventions de Patrimoine canadien. La revue culturelle québécoise Spirale, par exemple, devra passer de six à quatre numéros par année dès septembre pour combler le manque à gagner lié à ces compressions. Plusieurs autres revues ont signalé aux représentants de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP) que les changements qu'apporte le nouveau Fonds du Canada pour les périodiques pourraient entraîner leur fermeture.

«[Le gouvernement fédéral] croit que ce n'est pas beaucoup, 18 000 $ en moyenne de subvention de moins par année. Mais pour une revue, cela peut représenter l'embauche d'un employé qui travaille trois ou quatre jours par semaine», explique Francine Bergeron, de la SODEP.

Le volet consacré à l'aide aux éditeurs de ce nouveau programme ne s'applique désormais qu'aux magazines vendant plus de 5000 exemplaires par année, ce qui exclut 75 % des revues autrefois desservies entre autres par un programme d'aide aux magazines artistiques et littéraires.

«La très grande majorité des revues de la SODEP n'atteint pas le seuil des 5000 exemplaires vendus par année», dit Patrick Poirier, de la revue Spirale, qui ajoute par ailleurs qu'une revue comme la sienne devra désormais concurrencer des magazines comme Clin d'oeil, L'actualité ou 7 jours.

Le nouveau programme devrait aussi compter un volet «innovation commerciale», qui conduira les revues à établir leur fonctionnement selon des impératifs commerciaux. Il faudra soumettre des projets, ainsi qu'un plan d'affaires, pour obtenir du financement.

«En somme, par ce qui nous apparaît comme une décision idéologique des plus douteuses, le ministère du Patrimoine canadien menace aujourd'hui l'existence même de certaines revues spécialisées soucieuses d'offrir un contenu culturel de qualité pour mieux appuyer les périodiques dont les principes de rentabilité et de marketing assurent un niveau de ventes qu'on peut en effet qualifier d'"industriel"», écrit un collectif de 27 éditeurs de revues culturelles québécoises, dont Ciel variable, Liberté, Contre-jour, Relations, Estuaire et Exit, dans une lettre adressée aux journaux. Ces mesures, disent-ils, touchent particulièrement les magazines culturels francophones du Québec, «compte tenu de la taille du lectorat francophone à l'échelle canadienne».

La SODEP présente à Patrimoine canadien une série de demandes de modification au nouveau Fonds du Canada pour les périodiques. D'abord, elle demande que le seuil critique de 5000 exemplaires vendus soit aboli dans le cadre de l'aide aux éditeurs, puis que le volet consacré à l'«innovation commerciale» ne subventionne pas que des «projets», mais puisse aussi s'appliquer au simple fonctionnement des revues.

La SODEP et les éditeurs de revues font d'ailleurs présentement circuler une pétition pour manifester leur mécontentement.
2 commentaires
  • lephilosophe - Inscrit 26 mai 2010 07 h 49

    Concentrer l'offre culturelle

    À la faveur de l'idéologie rétrograde des conservateurs en matière de culture, on n'est pas surpris de ces nouvelles mesures contre les revues spécialisées. En somme, si un chrétien moyen n'achète pas ces revues, elles ne méritent pas de subsides publics. Sur le plan économique, il s'agit de mesures qui visent à la concentration de la propriété dans le domaine des médias. Les grands groupes de presse, alimentés par une machine publicitaire redoutable, verront ainsi leur part de marché se gonfler non par accroissement de leur tirage mais par la disparition de la majorité de leurs concurrents.
    Il est curieux de voir que les conservateurs ont une philosophie économique qui emprunte à Darwin — seuls les plus forts méritent de survivre — et une philosophie générale, le créationnisme, qui récuse cette même philosophie économique car «toute créature de Dieu a droit à la vie». Mais ces apparentes contradictions philosophiques participent d'une seule quête: façonner les institutions canadiennes de façon à limiter l'opposition au pouvoir quel qu'il soit. Il faut pour cela tout mettre en oeuvre pour que cesse de circuler la parole libre, créative, innovatrice et questionnante...

  • Nadia Roy - Inscrite 26 mai 2010 12 h 04

    Que le patrimoine soutienne le patrimoine

    Ce qui est déplorable dans ce changement de programme de Patrimoine canadien, c'est qu'on assiste à une prise de position idéologique totalement contradictoire avec le mandat de ce ministère. Le Ministère du Patrimoine canadien a la responsabilité de préserver notre patrimoine culturel et de le rendre accessible. Dans les faits, il a délibérément choisi de soutenir "l'industrie du magazine" en réservant un budget de 72 millions (!!!) aux périodiques à grand tirage. C'est irresponsable et inacceptable d'abandonner les revues culturelles. On prive ainsi les penseurs et les écrivains québécois des espaces où ils peuvent publier et s'exprimer. Parce que les revues culturelles sont des espaces de réflexion, de critique et de création. Rares sont les médias qui, aujourd'hui, offrent le temps et l'espace nécessaire aux idées. Il semble qu'Ottawa ait pris position pour le commerce plutôt que pour la culture et la pensée.