Quand l'humour fait la loi, les régions ne rigolent plus

Longtemps perçu comme la vache à lait des salles de spectacles, l'humour est devenu une arme à double tranchant pour les diffuseurs situés hors des grands centres. Cachets astronomiques, contrats bétonnés assurant la grosse part des recettes: si l'humour fait recette pour les producteurs, les diffuseurs, eux, ne rigolent plus.

Louis Morin, directeur du théâtre de Baie-Comeau, connaît la chanson. Offrir une programmation diversifiée hors de Montréal est presque devenu un numéro de contorsionniste. Faire ses frais en région tout en offrant chansons, musique, danse, théâtre et variétés — comme l'exige depuis 1996 la politique québécoise sur la diffusion culturelle — est devenu un exercice de haute voltige.

Pour y arriver, plusieurs diffuseurs régionaux programmaient plus souvent qu'à leur tour quelques spectacles d'humour, histoire de remplir leurs salles à 75 % et d'amasser les surplus nécessaires pour financer d'autres productions artistiques plus risquées, comme la danse ou le théâtre, parfois présentées à perte.

«C'est vrai qu'on aurait un déficit de 25 000 $, 35 000 $ ou 40 000 $ par an sans l'humour. Mais quand des humoristes exigent 15 000 $ par soir pour venir chez nous et veulent en plus 70 cents sur chaque dollar de recettes, ça ne va plus. Si on est chanceux, on s'en tire avec tout au plus 5000 à 6000 $, ce qui nous aide à programmer de la danse ou du théâtre», affirme un diffuseur excédé de cette situation, qui a requis l'anonymat.

Le hic

Le hic, poursuit ce dernier, c'est que les agents des humoristes sont de plus en plus gourmands. De 5000 à 7000 $ avant, les cachets des stars de l'empire du rire atteignent parfois 10 000, voire 15 000 $ par représentation. Certains se sont mis à réclamer en sus jusqu'à 80 % des recettes de guichets. Or, la règle d'or dans le métier tourne d'ordinaire autour d'un partage des recettes de 70/30 ou 60/40 en faveur du producteur. C'est notamment le cas pour la majorité des artistes du milieu de la chanson. «Pourquoi je donnerais 10 000 $ à un humoriste qui vient ici seul avec son micro, et 5000 $ à un artiste de renom comme Richard Desjardins qui se déplace avec cinq musiciens? Ils [les humoristes] nous tassent dans le coin!», rage ce diffuseur.

Des diffuseurs de régions éloignées ont tenté de faire front commun, pour combattre cette nouvelle donne imposée par certains agents d'humoristes. «Il faut s'opposer à ceux qui réclament 80 % des recettes. On se bat pour garder une part des revenus dans la région pour continuer à remplir notre mission. Mais certaines petites salles, qui ont besoin d'eux pour survivre, finissent par fléchir», explique Solange Morrisette, directrice du ROSEQ et pasionaria de la diffusion culturelle en régions.

Et ceux qui ont rué dans les brancards l'ont parfois payé cher. Des stars de l'humour ont même refusé de se produire dans certaines régions où certains diffuseurs s'insurgeaient contre leur trop grande voracité. «J'ai du mal à comprendre que des artistes qui chargent [sic] deux fois plus cher que Gilles Vigneault ne posent pas de questions à leur producteur. Quand on fait face à des gens qui font tout pour rendre des artistes inaccessibles, on doit se poser des questions», opine Louis Morin.

Pour ce mordu de la scène qui a longtemps veillé aux destinées de la salle de spectacle de Carleton, en Gaspésie, le délicat art de la diffusion consiste à inoculer au public, jour après jour, le goût pour les arts de la scène, tous genres confondus. «C'est la diversité qui nourrit ce goût. Ma job, c'est que les jeunes voient une variété de spectacles, qu'on leur ouvre de nouveaux horizons. Nous devons être des passeurs de passion. Quand Danse K par K a invité des jeunes décrocheurs d'ici à danser avec eux, ça a créé un effet de bouche à oreille extraordinaire dans la région», de dire ce dernier.

À Baie-Comeau, la diffusion est plus qu'une simple affaire de sous. L'offre culturelle est devenue le deuxième facteur de rétention du personnel médical, de sorte que la municipalité s'est engagée à doubler la superficie du théâtre. Le géant Alcoa a investi dans la construction d'une nouvelle salle d'environ 300 places.

Le Réseau des organisateurs de spectacles de l'Est du Québec (ROSEQ) est un exemple des stratégies développées pour offrir au public des régions éloignées l'accès à des artistes de grande valeur, grâce au partage, entre diffuseurs, des frais de promotion et de présentation pendant la saison estivale. «Ce réseau de salles nous permet d'amortir les dépenses et d'organiser des tournées. Cela a permis de garder les cachets plus bas en offrant plus de représentations aux artistes», soutient Solange Morrisette.

Le portrait global


Les municipalités sont souvent les principaux bailleurs de fonds des diffuseurs en région, avec près de 26 millions versés à la diffusion chaque année au Québec en argent, services et diverses exemptions. Le ministère de la Culture, lui, verse 6,7 millions et le gouvernement fédéral, moins de 3 millions. Selon une étude du Réseau indépendant des diffuseurs d'événements artistiques unis (RIDEAU), même si 75 % des diffuseurs sont soutenus par le ministère de la Culture, 40 % connaissent un déficit et nombre d'autres sont sur la corde raide.

Si l'humour remplit les salles, avec un taux moyen d'occupation de 75% (contre 62 % pour le théâtre et 58 % pour la chanson), c'est désormais la discipline qui coûte le plus cher aux diffuseurs par représentation, selon l'étude de RIDEAU.

Cachets obligent, un spectacle d'humour coûte en moyenne aux diffuseurs plus de 12 000 $ par représentation, contre 13 783 $ pour la danse, 4441 $ pour la musique et 2635 $ pour un spectacle de théâtre jeune public. Pas étonnant que les meilleurs poulains de l'humour se bousculent au royaume du 450, en régions périphériques, là où les grandes salles sont les plus profitables. On y présente d'ailleurs trois fois plus d'humour qu'en région.

«C'est sûr que c'est facile d'aller chercher un spectateur en humour. Mais les salles intermédiaires ne peuvent plus le faire à cause des cachets trop élevés. Ils sont peinturés dans le coin. C'est ça, la réalité. On est dans une dynamique où les producteurs essaient de tirer le maximum de leur investissement. Alors on fait quoi avec ça? Ceux qui nous dirigent doivent réfléchir au portrait global», soutient la directrice générale de RIDEAU.

Si, depuis 1996, une politique oblige les diffuseurs à offrir une programmation diversifiée pour recevoir des subventions du ministère de la Culture, cette dernière est demeurée bien floue sur les façons d'y parvenir. «On s'est donné des devoirs, mais pas de moyens pour rejoindre le public. En France, les gouvernements ont tout investi dans la création et rien pour diffuser cette création. Ici aussi, il y a un sérieux rattrapage à faire du côté de la diffusion», tranche Colette Brouillé.

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Rectificatif du 21 avril 2010: l'actuel directeur du théâtre de Baie-Comeau, Louis Morin, a été directeur de la salle de spectacle de New Richmond, et non de Carleton en Gaspésie. Par ailleurs, à Baie-Comeau, c'est l'aluminerie Alcoa qui investit un million de dollars dans l'agrandissement du Centre des arts Alcoa et non l'entreprise Rio Tinto.


1 commentaire
  • Parsifal41 - Abonné 17 avril 2010 09 h 26

    Précision

    Vous affirmez que le Rio Tinto a investi de l'argent dans la construction d'une nouvelle salle d'environ 300 places à Baie-Comeau. Ne serait-ce pas plutôt Alcoa ? L'aluminerie de Baie-Comeau appartient à Alcoa et non à Rio Tinto !