Une autre paire de manches

Le designer québécois lancera à la fin du mois de mai sa nouvelle collection d’art de la table, Poitras, 13, rue de l’Univers. Ci-dessous, quelques-unes des pièces, dont la chaise Tripoli rééditée.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le designer québécois lancera à la fin du mois de mai sa nouvelle collection d’art de la table, Poitras, 13, rue de l’Univers. Ci-dessous, quelques-unes des pièces, dont la chaise Tripoli rééditée.

La pancarte plantée sur la parcelle de gazon coiffant le microscopique terrain devant son logis en donne un indice, mais le portail de son site Internet vend la mèche depuis un moment déjà. Jean-Claude Poitras plie bagages, pour installer ses pénates au Poitras, 13, rue de l'Univers. Après plus de 38 ans passés à vêtir les grandes dames et leurs hommes, le célèbre couturier québécois entre à la maison. Aujourd'hui, c'est elle qu'il veut habiller.

Dans sa cuisine baignée de soleil, le designer Jean-Claude Poitras prépare le thé. À peine a-t-il déposé la théière à chauffer qu'il se retourne vers nous, les yeux pétillants. «Vous voulez voir ma nouvelle collection?» Ce qui le rend si fébrile n'a rien à voir avec les murs épicés d'un vert acidulé: les semaines qui suivent annoncent un grand changement pour lui. Il ouvre un tiroir, qui dévoile une partie de sa dernière création: une vaisselle blanche aux courbes sensuelles, imprimée de ses coups de crayon.

Non pas qu'il ait maille à partir avec la fibre, le créateur de mode. Bien au contraire, il a toute une collection de textiles de table qui nous attend dans l'autre pièce. Mais, après une solide remise en question, après avoir craint d'être devenu un «has-been» et que l'heure fut venue de se retirer pour laisser le champ libre aux jeunes designers, Poitras emprunte un nouveau virage. «Peut-être que ce sera mon dernier, alors je n'ai pas le droit de le rater», avoue-t-il, convaincu.

Ce tournant dans sa carrière, il l'a amorcé lentement, ayant passé les huit dernières années à peaufiner son art en touchant aux luminaires, aux portes en vitrail et aux autres accessoires de la maison. Un rythme de création à des années-lumière de celui, infernal, du monde des passerelles. «Après avoir goûté à un côté éphémère de la mode, je trouvais qu'il était temps que je fasse des choses qui durent dans le temps», confie celui qui s'est toujours considéré comme un homme de style plutôt que de tendance. À 61 ans, alors qu'il voit ses anciens collègues remiser la création pour se ranger dans le corps enseignant, Jean-Claude Poitras sait plus que jamais ce qu'il désire: créer et avoir du plaisir. «C'est ma passion qui doit l'emporter sur la raison. Mon instinct ne m'a jamais trahi. Ma raison, toujours.»

Coup de tête, coups de coeur

Pour sa griffe Poitras, 13, rue de l'Univers, il n'en fait bien qu'à sa tête et écoute chaque battement de son coeur pour la bâtir. Il emprunte à ses voyages des objets qu'il essaie d'abord chez lui avant de les ajouter à sa collection, fabrique des chandelles écolo au soya. Il réédite la fameuse chaise pliante des années 1855, du Britannique Joseph Beverly Fenby, et puis quoi encore? Il crée des linges de table qui n'ont aucune limite, servant tour à tour de nappe, de serviette de bain — essayée et adoptée par le créateur — de jeté pour le sofa et de pashmina, pourquoi pas?

On ne sort pas près de quatre décennies d'une carrière en mode de la tête d'un homme qui, enfant, demandait à être assis près de l'allée centrale, à la messe du dimanche, pour s'imaginer la communion comme un immense défilé.

La mode. Toujours la mode. «Mes premiers souvenirs d'enfance sont des souvenirs de mode. Je dessinais constamment des chaussures, je costumais mes amis, se remémore-t-il, sans pouvoir identifier la source de cette passion ardente. Ma mère et ma grand-mère étaient coquettes... mais je ne saurais dire. À la rentrée des classes, j'adorais essayer les vêtements, alors que mon jeune frère détestait ça.» Il ferme les yeux pour mieux replonger dans sa mémoire. «Pour moi, c'était vraiment une question de sensualité des matières.»

En touchant aux tissus de ses napperons, si soyeux qu'on jalouse déjà la table qu'ils habilleront, on s'imagine mal qu'un créateur si amoureux de la mode puisse balayer ce qui l'a vu naître. Poitras nous rassure. «Je ne renonce pas à la mode totalement. Chanel s'est relancée à 71 ans... Il me reste donc 10 ans pour y penser, rien n'est impossible.» Les hauts et les bas de sa longue carrière lui ont appris qu'il devait créer pour vivre. Mais pas à n'importe quel prix. «On a toujours peur de décevoir le public, et moi, je ne veux jamais avoir à m'excuser d'avoir mis mon nom quelque part, ça devra être à la hauteur des attentes de tout le monde. Et des miennes avant tout.»

Chose certaine, alors que sa nouvelle collection n'a été montrée qu'en partie dans quelques salons et dans certains points de vente au Québec, dont la boutique du Musée des beaux-arts, l'amour de ce public ne s'essouffle pas: le retour de Jean-Claude Poitras est attendu. Très attendu. Alors qu'il annoncera officiellement son grand virage très bientôt, les médias, eux, n'ont pas manqué son apparition discrète au début de l'hiver. «La rumeur courait, mais il n'y avait rien d'officiel encore. C'était attendu, je pense», dit le grand timide, doublé de modestie.

Au dernier Salon national de l'habitation, une dame l'a remercié de s'être donné pour mission sur Terre d'apporter la beauté au quotidien. «Ça m'a bouleversé. C'est pour ça que j'ai besoin des bains de foule.» Pour trouver la confirmation, l'approbation qu'il emprunte la bonne voie. Et que ce qui l'anime et le fait respirer touche le public. Pas que l'élite, mais un large public.

Rendez-vous au SIDIM

Il dévoilera la totalité de sa griffe Poitras, 13, rue de l'Univers au Salon international du design intérieur de Montréal à la fin de mai, et déjà le retour de ce monument de la mode sera marqué par sa présence accrue dans le monde de la communication comme «guide de l'art de vivre». «J'ai maintenant un rôle de messager que je n'aurais pas pu faire avant aujourd'hui. J'ai accumulé tout ce bagage au fil des années et je sens maintenant le besoin de le faire partager», confirme l'acteur et témoin de cette période effervescente d'Expo 67, où le monde de la mode a connu une véritable révolution.

Il commencera par déposer ses valises dans les pages du Devoir pour un rendez-vous régulier, une chronique publiée le dernier samedi de chaque mois, dont la première paraîtra le 24 avril prochain. Puis, Jean-Claude Poitras trimballera au Québec ses conférences sur l'image de marque et l'histoire de la mode. Pour ce renouveau, il met toutes les chances de son côté et il promet de tout donner. «Pour évoluer, il faut reconnaître qu'on a encore une longue route à faire. Et de me faire dire par des gens que ma mission est d'apporter de la beauté parce que le monde en a bien besoin, ça me rassure. Et tant que je sentirai cet amour des gens, j'aurai envie de me dépasser et de continuer.»