New York sauvé des eaux

Maquette du réaménagement de Lower Manhattan imaginé par le dlandstudio.
Photo: Source: Architecture research office and dlandstudio Maquette du réaménagement de Lower Manhattan imaginé par le dlandstudio.

D'ici 100 ans, New York, ce monstre de béton, pourrait devenir une sorte de Venise en terre d'Amérique. La statue de la Liberté pataugera dans l'eau. Lors de violentes tempêtes, des marées de 18 pieds pourraient frapper Wall Street, où le cours de la Bourse sera aussi flottant que celui du niveau de la mer. On pagaiera sur Canal Street en regardant les hérons survoler la lagune de Battery Park.

Ce scénario de fin du monde est basé sur les prévisions dévoilées l'an dernier par le Groupe de travail sur l'adaptation aux changements climatiques de New York (NYCPCC), créé par Michael Bloomberg, le maire de la ville où l'on ne dort jamais. Réchauffement planétaire oblige, ce commando prédit une hausse du niveau de la mer de deux pieds d'ici 2080, ou de quatre pieds et demi en cas de fonte rapide de la calotte polaire, qui plongera Lower Manhattan, une partie des rives du Bronx, du New Jersey, de Staten Island et de Brooklyn sous l'eau.

De quoi faire blêmir tous les propriétaires fonciers de Gotham. Or, plutôt que de crier au désastre, des architectes visionnaires proposent de transformer le coeur économique des États-Unis en ville amphibie et de célébrer cette inéluctable montée des eaux plutôt que de la combattre.

Créer une «aquapole»

Réunis autour d'une table à dessin dans le cadre de l'exposition Rising Currents: Projects for New York Waterfront — qui vient d'ouvrir ses portes au Musée d'art moderne (MoMA) de New York —, ces architectes futuristes croient qu'il faut réagir à la menace aquatique non pas en coulant du béton, mais en créant une «aquapole», où frontières entre terre et mer se brouillent. Face à l'adversité, ce think tank prône la résilience plutôt que la résistance.

«Pourquoi construire des barrages monstrueux? Nous prônons des solutions durables pour répondre aux mutations profondes de l'économie et du climat. C'est une formidable occasion de développer la ville autrement», explique Susannah Drake, de dlandstudio, qui a imaginé le réaménagement complet de Lower Manhattan, une zone-clé qui sera inondée à 23 % d'ici 2080, voire à 60 % dans les scénarios les plus sombres.

La maquette de ce Manhattan lacustre (voir site Internet), prévue pour 2080, frappe l'imagination. Des gratte-ciels qui bordent aujourd'hui l'Hudson ne sont plus que fantômes, disparus au profit de zones marécageuses. Depuis Wall Street, de grands bras s'élancent vers la baie, mêlant terre et eau, dans un archipel d'îlots et de récifs artificiels.

Un plan ambitieux, dites-vous? Les rues et trottoirs de Manhattan y sont transformés en éponges capables d'absorber les eaux lors des inondations éclair (flash flood) dues aux tempêtes. La surface de Manhattan devient un vaste filet organique, fait de plantes résistantes au sel marin et de matériaux poreux. Bref, un filtre géant, apte à nettoyer le trop-plein rejeté par le réseau d'égouts surchargé. «Toutes les infrastructures souterraines de New York datent du XIXe siècle et sont dépassées. Ainsi repensés, les rues, les trottoirs et les stationnements de New York formeraient 40 acres d'espaces verts et une vaste zone tampon entre la terre et la mer», explique Mme Drake.

Boulot, dodo... et vaporetto

Devenu marécage, Battery Park et son chapelet d'îlots artificiels feraient obstacle aux tempêtes tropicales, devenues monnaie courante. Aujourd'hui bétonnée, la côte de Manhattan Ouest serait «brisée» en de multiples jetées où s'élèveraient de nouveaux quartiers résidentiels aux airs vénitiens. Boulot, dodo... et vaporetto.

Même vie lacustre du côté de Staten Island, de Liberty State Park et d'Ellis Island, appelées à moyen terme à disparaître sous les flots. Les nouvelles zones riveraines habitables seraient décuplées par le découpage des rives.

Plus loin dans la baie, d'immenses réservoirs de pétrole, qui seront submergés en 2080, laissent craindre une catastrophe écologique majeure. «Un questionnement global nous a amenés à trouver des solutions très locales. Qu'adviendra-t-il du port de New York quand les routes maritimes seront modifiées par l'ouverture du passage du Nord-Ouest? Il faut trouver une nouvelle vocation pour que la crise climatique n'engendre pas pour New York une crise économique», soulève l'architecte Matthew Baird, qui a piloté tout le concept de réaménagement de cette gigantesque zone portuaire.

Dans ce port réinventé, les réservoirs de pétrole sont mutés en usines à biocarburant, où croissent des algues marines nourries à même les eaux usées de la métropole. «Un acre de culture d'algues marines permet de produire 5000 litres de biocarburant, versus 80 barils par acre pour l'éthanol. Il faut trouver de nouveaux usages et changer la perception négative face à ces vieilles zones industrielles», relance Baird, joint à New York par téléphone.

Récifs artificiels

Sur des quais géants, d'anciennes usines trouveraient une nouvelle vie en recyclant le verre pour produire d'immenses récifs artificiels, destinés à être jetés au large. «New York génère 50 000 tonnes de verre usagé par an. Pourquoi ne pas les recycler pour améliorer l'économie régionale et en faire des récifs qui aideront à recréer la vie marine?», soutient Matthew Baird.

En 1938, la «tempête du siècle», surnommée le «Long Island Express», avait dévasté ce lieu de villégiature new-yorkais, faisant 700 morts et gonflant les marées d'une douzaine de pieds. Avec le réchauffement climatique, on prévoit pareille tempête tous les 15 ans. «Ces récifs artificiels seront essentiels pour créer une sorte de dos d'âne qui ralentira et atténuera les vagues et les fortes marées qui vont toucher tout le bassin de New York», précise l'architecte.

Ce Gotham écologique où l'on se baladerait en kayak entre des récifs translucides et des fermes d'huîtres est-il vraiment réaliste? «Le plus coûteux serait de ne rien faire. Rappelons-nous les dommages causés par Katrina à La Nouvelle-Orléans et le peu d'effets qu'ont eus les sommes astronomiques dépensées à ce jour», plaide Baird.

Science-fiction? Peut-être pas tant que cela, après tout. Après notre entrevue, Susannah Drake était attendue à l'Hôtel de Ville de New York par tout un bataillon d'officiels pour discuter de moyens d'améliorer le système de gestion des tempêtes sur les rives de la Grosse Pomme. Si, pour les visiteurs du MoMA, ce New York aquatique n'est encore qu'un vague projet futuriste, soutient Mme Drake, «pour ces gens, le futur, c'est aujourd'hui».

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