J'ai la mémoire qui tourne

Une image tirée de l’un des films diffusés sur les sites Internet de La Mémoire qui tourne et du Devoir.
Photo: Productions de la ruelle Une image tirée de l’un des films diffusés sur les sites Internet de La Mémoire qui tourne et du Devoir.

La révélation fut étonnante: au cours d'une réunion familiale dans le Québec de la Grande Noirceur, un groupe d'adultes boit et rigole, nageant dans un bonheur évident. Ailleurs, ce sont des adolescents sur un chemin rural qui chahutent sous le regard indiscret d'une caméra super 8. Il fait beau. Deux femmes s'embrassent, en toute simplicité, mettant à mal, du coup, un mythe tenace auprès de la jeunesse d'aujourd'hui.

«La Grande Noirceur était noire dans le discours politique et dans le monde culturel», lance le producteur Éric Ruel, l'homme derrière l'émission J'ai la mémoire qui tourne, télésérie qui dévoile l'histoire du Québec par l'entremise de films de famille réalisés au cours des neuf dernières décennies. «Chez les gens, il y avait de la joie, du bonheur et des moeurs ouvertes. Et l'on ne s'attend pas forcément à voir ça.»

Le «nous», en évolution dans le temps et dans cette forme authentique et intimiste qu'est le film de famille, réserve forcément des surprises. M. Ruel le sait d'ailleurs très bien, lui qui s'y expose quotidiennement depuis 2004.

C'est à cette époque qu'il a commencé à bosser, avec le journaliste culturel du Devoir Sylvain Cormier, à la création de cette série dont la première mouture a été livrée en septembre dernier sur les ondes d'Historia.

En tournant de la sorte, cette mémoire collective, assemblée à partir d'une collecte de 20 000 bobines sauvées des granges, des sous-sols et des greniers des quatre coins de la province, ne pouvait que négocier un virage... numérique, pour s'exposer désormais en ligne.

Le site, parrainé par la chaîne historique, se nomme forcément «J'ai la mémoire qui tourne». Il rassemble pour le moment 50 documentaires Web, se bonifie d'un nouveau chaque semaine, offre près de 8000 vidéos et confirme chaque mois, avec ses 10 000 visiteurs, l'intérêt collectif pour ces morceaux de vie et pour cette banalité du quotidien incrustée sur pellicule, qui, une fois rassemblés, donnent une autre perspective de l'histoire du Québec. Loin des sentiers institutionnels tracés par l'Office national du film (ONF) et Radio-Canada, les grands témoins visuels du temps qui a passé.

«Les gens aiment ces films et ils nous le disent, résume M. Ruel. Dans les semaines qui ont suivi la diffusion de cette série, plusieurs sont venus nous voir avec des caisses de films de famille. Régulièrement, on voit aussi débarquer à nos bureaux des personnes qui nous apportent des muffins, du sucre à la crème, des tartes à la farlouche, pour nous remercier de leur avoir donné accès à ces archives.» Des archives qui ont ce pouvoir incroyable de nous replonger dans une région natale, une enfance, un party de famille, un baptême, un mariage ou l'achat d'une première voiture.

Un attrait mondial

Le grain de la pellicule, les couleurs fugaces, les décors aujourd'hui disparus, les délirants codes vestimentaires, mais aussi le ronron rassurant que l'on imagine au contact de ces images ont finalement tout pour séduire. Ici comme ailleurs.

En France, ces films se retrouvent en effet au coeur d'un festival qui depuis quatre ans fait défiler sur grand écran ces voyages dans la vie des autres, au temps du super 8. L'événement se tient à Saint-Ouen, au nord de Paris, généralement en novembre. «C'est pour nous une façon de préserver ces films, forcément condamnés à disparaître, de leur donner une nouvelle vie», dit Cédric Guillemin, organisateur de l'événement. Le Devoir l'a joint à Paris plus tôt cette semaine. «Mais c'est aussi une occasion de se replonger dans le passé et de se faire plaisir avec ces films qui évoquent pour beaucoup d'entre nous l'enfance.»

Le lien affectif est évident. Mais ces films font certainement plus que rappeler à notre bon souvenir la robe psychédélique d'une mère, le parfum d'une grand-mère ou la passion dévorante que l'on a déjà eue pour un K-way bleu, croit la sociologue Madeleine Pastinelli, de l'Université Laval.

C'est que, dans «un contexte contemporain, la quête identitaire donne la liberté aux individus de s'inventer eux-mêmes, expose-t-elle. Mais ce faisant, on en arrive aussi très vite à se demander qui on est vraiment, où l'on va, et à chercher dans le passé ces traces qui permettent de confirmer nos choix présents, pour l'avenir.» Traces dont regorgent les films de famille.

Authentiques, intimes, proches d'une réalité palpable et même déjà palpée, ces témoins du passé — même s'ils s'inscrivent dans la famille des autres — viennent du coup répondre à ce besoin d'information sur l'endroit d'où l'on vient, pour mieux savoir, comme dit le dicton africain, où l'on s'en va. Un besoin que le Québec exprime de plus en plus fort depuis quelques années, reconnaît Éric Ruel.

«On savait que cette série allait être bonne pour les Québécois, dit-il. Mais elle est arrivée aussi au bon moment. On est dans une période qui se pose de grandes questions: qui sommes-nous? Que voulons-nous devenir? Ces films viennent un peu nous reconnecter avec quelque chose qui nous manquait peut-être. C'est comme la pièce d'un puzzle qui permet d'avancer, qui nous donne la confiance nécessaire pour aller de l'avant collectivement.» Un projet ambitieux qui va faire tourner encore cette Mémoire en septembre prochain, avec le lancement d'une nouvelle série télévisée de quatre documentaires, pour d'autres voyages dans le temps et dans cette petite histoire qui «permet de voir, en accéléré, le chemin extraordinaire que l'on a parcouru», conclut le producteur.

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Deux grands témoins de l'histoire ne pouvaient que bien s'entendre: le site Internet du Devoir et celui de J'ai la mémoire qui tourne s'unissent aujourd'hui pour célébrer les 100 ans du quotidien fondé par Henri Bourassa. À partir d'aujourd'hui et chaque semaine, le projet 100 ans de films de famille pour les 100 ans du Devoir va proposer de replonger dans les grands moments de notre histoire, dont Le Devoir a été un témoin et un acteur privilégié. Tout comme ces sympathiques morceaux de vie immortalisés sur pellicule.

Première étape? Le temps des sucres. Suivront le Québec et la grippe, l'Expo 67, Maurice Richard, la grande époque des tramways à Montréal, la vie religieuse ou encore l'incendie du Laurier Palace. Entre autres. Et ce, pour un étonnant voyage dans le temps, en format numérique, qui va animer notre site Web pendant les 20 prochaines semaines.

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