L'art, école de vie

Photo: Jacques Grenier - Le Devoir

Ce n'est ni un documentaire glamour ni un portrait d'artiste flamboyant qui assurera l'ouverture du Festival international du film sur l'art (FIFA), le 18 mars prochain. Mais une oeuvre abordant ce rapport amoureux tissé entre une race étrange et passionnée: celle des collectionneurs, hôtes d'oeuvres d'élection, à la vision du monde colorée par les sensibilités d'artistes.

Lorsque René Rozon, à la tête du FIFA, a annoncé à la documentariste Anne-Marie Tougas que son film ouvrait le festival, elle n'en croyait pas ses oreilles. À cause de l'intimité d'un sujet qu'elle croyait davantage voué à l'ombre.

Privilégier l'essence

Vivre avec l'art... un art de vivre d'Anne-Marie Tougas est axé sur une rencontre: celle des collectionneurs Bernard Landriault et Michel Paradis, au centre du film. Ces hommes vivent et respirent à travers les oeuvres d'art contemporain qui les entourent, choisies avec amour, compagnes d'existence sur leurs cimaises ou leurs trépieds. Fernand Leduc, Francine Savard, Adad Hannah, Daniel Langevin font partie des 80 artistes dont ils ont capté des fragments d'univers pour s'en nourrir.

«René Rozon m'a dit: ce sera la soirée des collectionneurs, des galeristes et des artistes. Une fête.» Anne-Marie Tougas établit un lien entre la victoire du film indépendant The Hurt Locker de Kathryn Bigelow, aux Oscar, et ce désir du FIFA de privilégier l'essence aux surfaces qui brillent. À son avis, le vent de la culture factice et spectaculaire tourne. Le public lui apparaît de plus en plus mûr pour revenir à la quête de sens. «On fait des films pour qu'ils éveillent à de nouveaux regards», dit-elle.

Elle-même architecte de formation, également artiste multiforme, Anne-Marie Tougas avait déjà réalisé en 1998 un court métrage sur l'architecte Pierre Thibault, L'Envolée, Rome/Québec, puis quatre ans plus tard un documentaire sur le philosophe Raymond Klibansky: «Avec Thibault, j'abordais notre pouvoir de créer; avec Klibansky, celui de penser. Aujourd'hui, ce film montre à quel point l'art est capable de nous ramener à un niveau d'humanité.»

Avec une simple bourse du Conseil des arts du Canada de 60 000 $, le documentaire fut une aventure étalée sur trois ans. «J'avais déjà filmé des scènes à l'encan, dans les vernissages, les galeries, aussi la visite de Fernand Leduc à la maison des collectionneurs. Le reste s'est tourné et mis en place rapidement avec ma monteuse Patricia Tassinari, en une sorte d'état de grâce.»

En vedette, deux hommes dans une extraordinaire maison construite par Pierre Thibault en pleine nature dans le Centre-du-Québec, à la limite d'une terre agricole appelée Les Abouts. Écrin idéal pour l'art contemporain, avec des fenêtres qui entraînent le paysage à la maison.

Savourer le monde

Entre encans, galeries d'art, vernissages et accrochages divers des nouvelles acquisitions chez eux, Bernard Landriault et Michel Paradis témoignent de leur passion, qui n'est pas un investissement puisqu'ils ne vendront pas leurs oeuvres, mais un choix de vivre entourés de beauté au milieu des tableaux, des sculptures, etc. Le temps transforme leur rapport aux oeuvres au contact de pièces récentes, dans une interaction changeante.

Nécessairement vieux et riches, les collectionneurs? Pas les petits, apprend-on. Ces passionnés mettent leurs sous là plutôt qu'ailleurs. Question de priorités.

«Collectionner, c'est tenter de mieux savourer le monde éclaté qui nous entoure. C'est tenter de mieux l'habiter», écrit Bernard Landriault, qui a réfléchi sur la question. À ses yeux, l'oeuvre d'art doit être un moment de création. Il s'intéresse à la démarche de l'artiste autant qu'au résultat.

Par rapport à ceux de Paris et de New York, par exemple, le milieu de la création québécoise leur apparaît fécond, à échelle humaine. Plus petit, avec moins d'argent, moins d'enjeux d'investissement à des fins de revente, et des galeristes qui sont avant tout des amateurs d'art. Ce milieu devient une grande famille dont les collectionneurs font partie.

Anne-Marie Tougas, après cet inspirant voyage dans l'art, dit avoir compris à quel point cette relation du collectionneur avec ses trésors constitue une école d'ouverture, de tolérance. «Tout sectarisme est exclu chez ceux qui se mettent dans la peau du créateur. Ils pénètrent dans une sensibilité différente en un élan d'amour. Bernard Landriault et Michel Paradis lisent, voyagent en nourrissant leur passion pour l'art. Ils sont aussi les gardiens d'un patrimoine, et aident les artistes d'ici, dont beaucoup de jeunes créateurs, avec une attention marquée pour les artistes femmes aussi.»

Dans la foulée de ce documentaire, Anne-Marie Tougas développe une série sur les collectionneurs pour diffusion à Artv, car les portes du documentaire s'ouvrent sur d'autres avenues.

Rappelons que le 28e FIFA se déroule dans neuf salles du centre-ville de Montréal, du 18 au 28 mars prochain, avec une sélection de 230 films en provenance de 23 pays. Musique, peinture, architecture, art contemporain, danse, littérature, théâtre, cinéma, animation, etc., toutes les disciplines sont représentées à travers biographies, portraits, enquêtes. Hommage sera rendu au critique, scénariste et réalisateur André S. Labarthe. Une dizaine de ses films sur le cinéma, abordant les univers de Hitchcock, de Cassavetes, de John Ford, de Scorsese, de Pierre Perrault, etc., seront au programme.