Madeleine Ferron (1922-2010) - Mort d'une écrivaine engagée

Madeleine Ferron
Photo: Madeleine Ferron

Femme de lettres et femme engagée, Madeleine Ferron est décédée samedi des suites de la maladie d'Alzheimer, à Québec, à l'âge de 87 ans. Cette auteure, qui était la soeur de l'écrivain et politicien Jacques Ferron et de la peintre Marcelle Ferron, a aussi consacré une partie de sa vie et de son oeuvre à la défense du patrimoine.

Romancière, essayiste et nouvelliste, Mme Ferron a commencé sa carrière littéraire en 1966 en publiant un premier recueil de contes: Coeur de Sucre. Elle a également rédigé des recueils de nouvelles, dont Le Chemin des dames et Histoires édifiantes.

L'art de la nouvelle

Professeure à l'Université d'Ottawa, passionnée de l'oeuvre et de la vie de Mme Ferron, Lucie Joubert estime d'ailleurs que c'est l'art de la nouvelle qu'elle maîtrisait le mieux. «On a déjà dit d'elle que chaque nouvelle était travaillée comme un diamant. Je pense que c'est vrai. Elle avait un don d'observation. Elle arrivait à cerner une émotion très rapidement dans un texte et à dessiner un personnage très rapidement. On avait, l'impression d'entrer tout de suite dans le personnage.»

Qui plus est, «ce sens de l'observation que tout le monde lui reconnaît était teinté d'une ironie qui se moquait des travers des gens qui se prennent trop au sérieux. Pour elle, la vie était un théâtre, un monde que l'on doit observer à distance: elle a d'ailleurs intitulé un de ses recueils Le Grand Théâtre».

Simplicité

Mme Joubert souligne aussi que l'auteure savait user de simplicité dans la rédaction de ses textes. «Contrairement à l'écriture de son frère Jacques, qui peut paraître assez complexe, elle avait une écriture très simple. On disait souvent que c'était Jacques l'écrivain de la famille, mais que c'était Madeleine Ferron qui était la plus lue. Les femmes se retrouvaient beaucoup dans ce qu'elle écrivait.»

Femme curieuse et «branchée» sur son époque, elle manifestait également son engagement à sa façon, à travers son écriture. «Elle n'était pas une féministe militante, mais elle a accompagné le mouvement féministe ambiant des années 1970 par ses oeuvres, rappelle Mme Joubert. On le voit dans Le Chemin des dames, qui met en scène des personnages féminins qui s'émancipent. C'est d'ailleurs ce recueil qui l'a imposée aux lecteurs québécois.»

Et si elle excellait dans la rédaction de nouvelles, Mme Ferron a aussi publié des romans: La Fin des loups-garous, Le Baron écarlate et Sur le chemin Craig. Ce dernier, sorti en 1982, est un récit historique portant sur le chemin créé au début du XIXe siècle à l'instigation du gouverneur James Henry Craig et qui devait relier la ville de Québec aux États-Unis afin de favoriser la colonisation des Cantons-de-l'Est.

L'histoire

Le thème de l'histoire du Québec est d'ailleurs très présent dans son oeuvre. «Ses récits partaient souvent de l'histoire du Québec, soulignait samedi son fils, l'ex-ministre péquiste de l'Environnement David Cliche, dans une entrevue accordée à un média de Québec. Sur le chemin Craig, c'était l'arrivée des Irlandais, La Fin des loups-garous parlait de la Révolution tranquille et Le Baron écarlate abordait l'industrialisation du début du XXe siècle.»

Issue d'une famille célèbre, elle a aussi été l'épouse d'un avocat célèbre, Robert Cliche, qui a présidé la Commission d'enquête sur la violence et la corruption dans l'industrie de la construction au Québec en 1974. C'est d'ailleurs avec son mari, décédé en 1978, qu'elle a écrit, en 1972, l'essai ethnographique Quand le peuple fait la loi et, en 1974, Les Beaucerons, ces insoumis.

Une grande part de sa production littéraire fut justement inspirée des personnes, des événements et des paysages qu'elle a connus alors qu'elle vivait en Beauce. «Elle savait redonner de la noblesse et une prestance à des personnages de petites villes, en faire des héros à leur façon», explique Mme Joubert. Le couple Cliche-Ferron a vécu plus de trois décennies dans cette région qu'il affectionnait particulièrement. «La culture savante ne saurait se couper de la culture traditionnelle sans se priver d'une part essentielle de vérité», disait d'ailleurs Mme Ferron.

Protection du patrimoine

Madeleine Ferron était en outre profondément attachée à la protection du patrimoine. Elle a d'ailleurs fait partie du conseil d'administration du Conseil des monuments et sites du Québec et a été commissaire à la Commission des biens culturels du Québec de 1978 à 1984. Elle a aussi oeuvré comme présidente de la Fondation Robert-Cliche pour la protection du patrimoine des Beaucerons. Mme Ferron s'est en fait beaucoup engagée dans la vie culturelle et sociale du Québec. Elle a collaboré à plusieurs revues et journaux, dont Le Devoir, L'Actualité, Châtelaine et Maclean's, en plus de participer à plusieurs émissions de radio et de télévision.

La qualité de son travail et de son engagement lui a par ailleurs valu plusieurs distinctions. Elle a notamment été faite chevalier de l'Ordre national du Québec et a reçu des prix littéraires, dont celui de la Ville de Montréal et le prix France-Québec.

L'auteure était la dernière survivante d'une famille d'artistes et d'auteurs prolifiques. Celle-ci comptait en effet son frère Jacques, médecin, auteur et politicien, mais aussi sa soeur Marcelle, membre du mouvement automatiste de Paul-Émile Borduas et signataire du Refus global, et son autre frère Paul, lui aussi médecin.

Fait à noter, la professeure Lucie Joubert, de l'Université d'Ottawa, travaille actuellement avec son collègue Marcel Olscamp à l'édition de la volumineuse correspondance entre Jacques Ferron, Madeleine Ferron et Robert Cliche. Elle insiste d'ailleurs sur la richesse de celle-ci. «C'est une discussion sur plusieurs sujets, de la politique à la culture, en passant par l'éducation. Jacques et Madeleine commentaient aussi leurs textes respectifs.» Le premier tome devrait paraître cette année.

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Avec La Presse canadienne
2 commentaires
  • linsulaire - Inscrite 1 mars 2010 20 h 03

    Une grande dame

    Hommage à Madeleine Ferron, une grande dame que j'ai eu le bonheur de rencontrer et avec qui j'ai partagé quelques précieux et inoubliables moments.

    Femme de talent, mais tellement simple et chaleureuse, ses écrits étaient de véritables petits bijoux.

    À sa famille sincères condoléances et le Québec se souviendra de cette merveilleuse Insoumise !

  • France Marcotte - Abonnée 1 mars 2010 22 h 07

    La soeur de l'autre

    "On disait souvent que c'était Jacques l'écrivain de la famille, mais que c'était Madeleine Ferron qui était la plus lue."
    Elle était lue mais elle n'était pas écrivaine? Avoir un succès populaire contredit le fait d'être un véritable écrivain? Ce "on" n'avait pas beaucoup d'estime pour la culture populaire! Pourtant M.Ferron a bien dit: "La culture savante ne saurait se couper de la culture traditionnelle sans se priver d'une part essentielle de vérité." Cette phrase me semble celle d'une intéressante écrivaine et donne envie de découvrir son oeuvre méconnue.