Joe Trouillot: la légende vivante

Encore actif à 87 ans, Joe Trouillot est le vénérable patriarche de la chanson haïtienne et peut-être même de la chanson tout court.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Encore actif à 87 ans, Joe Trouillot est le vénérable patriarche de la chanson haïtienne et peut-être même de la chanson tout court.
«Je suis en vie et ne suis même pas capable de regarder la télé. Ça me fait monter le sucre. Je pense qu'à mon âge, j'ai le droit de souffrir en me fermant les yeux. Mais je dis merci à ceux qui ont embrassé ces douleurs. Cette catastrophe a donné à la planète une leçon de fraternisation.»

M. Trouillot, c'est Tino Rossi encore tout en vie, Louvain à la désinvolture antillaise, Aznavour dans les big bands, Compay Segundo avant la consécration internationale. Ne cherchez pas ses disques au centre-ville, même s'il en a gravé une cinquantaine. Combien de compositions a-t-il écrites? Il n'en est plus certain. Au moins 300, dont plus d'une trentaine qui porte sur sa Perle des Antilles. Il chante juste et prononce clairement des textes qui racontent toujours une histoire. À son actif, 63 ans d'une carrière ponctuée de méringues lentes, de merengues frénétiques comme ses cha cha et ses mambos, de calypsos, de jazz à la Glenn Miller, de musique cubaine, de konpa direct et de romances internationales.

Assez pour que sa biographe, Nathalie Rubrini, lui consacre deux livres, dont le plus récent:
Joe Trouillot, le crooner d'Haïti.

«Adolescents, nous allions donner des sérénades sous les balcons des demoiselles, mais les pères nous remerciaient avec des seaux d'eau», se souvient-il en riant. C'était dans les années 1940, alors qu'il avait fondé les Gais Trouvères avec des jeunes de Port-au-Prince. Plus tard, Issa El Saieh, le chef du plus important big band du pays, le recrute. Il côtoie régulièrement les Bud Johnson et Bebo Valdés qui composent pour le grand orchestre, et devient en 1953 le chanteur principal à la Cabane Choucoune, haut lieu de la musique à Pétionville. Il en parle avec enthousiasme: «La salle était construite dans une espèce de chaumière empaillée, c'était grandiose.»

En 1956, il crée son propre orchestre pour le réputé Casino international, avant d'entreprendre une tournée européenne avec, entre autres, le saxophoniste Weber Sicot qui inventera par la suite le Cadence rampa. À son retour en Haïti, Joe constate que le climat a changé: «Duvalier arrivait au pouvoir et pendant mes spectacles, ses sbires venaient tirer du pistolet. Je me voyais dans un cercueil, sans micro.» À cette époque, plusieurs artistes de renom quittent le pays: Martha Jean-Claude s'installe à Cuba, Charles Dessalines et Dodof le Gros à New York, Kesner Hall, Guy Durosier, Ernest Lamy et Joe Trouillot, à Montréal. Le Québec accueille alors la première vague de ces immigrants haïtiens qui contribueront à la Révolution tranquille.

Joe met le cap sur Montréal, donc, en 1961 et s'installe au Perchoir d'Haïti, lieu de rassemblement des Haïtiens. «Je me suis rendu compte qu'ici, on est payé pour étudier, explique-t-il. Je chantais déjà en créole, en français et en espagnol. J'en ai profité pour perfectionner mon anglais et mon italien, en plus d'apprendre à lire la musique.» Puis, les années sont passées au café Saint-Jacques, où il a commencé à interpréter le répertoire populaire québécois et français. Comme maître de cérémonie, il y présentait également les Louvain, Reno, Latulipe et consorts. Par la suite, on le retrouvera au Québec ou dans plusieurs grandes salles internationales. Et rien ne semble encore l'arrêter. «Je tente présentement d'organiser ma première tournée au Japon», dit-il fièrement, en attendant la réalisation d'un film qui portera sur lui...

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À la Perle retrouvée, demain à 20h.
Renseignements: 514 722-2477.

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Collaborateur du Devoir