Vadeboncoeur

Photo: Jean-François Nadeau - Le Devoir

Quand je m'étonnais qu'il puisse écrire tous les matins, beau temps mauvais temps, ce qu'il aura fait jusqu'à la fin, il me répondait, à son tour étonné par ma question: «Un écrivain, ça écrit.» Quand je lui demandais ce qu'il était en train d'écrire, sa réponse était toujours une variante de «je ne sais pas vraiment où je vais, mais j'y vais».

Toute la vie, toute l'oeuvre de Pierre Vadeboncoeur tient dans ces deux réponses qui nous rappellent que tout être humain, écrivain ou non, doit créer le monde dans lequel il va vivre, dans lequel il veut vivre, et créer, cela veut dire aller de l'avant, vers l'inconnu, car notre monde et nous-mêmes ne pouvons exister qu'en mouvement, que tendus vers ce qui vient, pour le meilleur ou pour le pire. Vadeboncoeur mise sur le meilleur, il postule «l'inimaginable étendue du réel», il établit «l'hypothèse du tout plutôt que celle du rien». En d'autres termes, l'être humain, s'il veut passer à travers le jour, les années, les épreuves et la mort, doit imaginer, vouloir et désirer ce qu'il ne connaît pas, «toujours chercher l'autre monde à travers l'apparence du nôtre».

L'être humain, s'il ne veut pas subir son destin, s'il veut vivre librement, n'a d'autre choix que de travailler à l'élaboration constante des formes de la vie, et même de croire «à la variété sans limite des formes du vivant». Autrement dit, ce monde n'existe que si nous le créons sans cesse, et nous ne pouvons le créer que si nous le rattachons à un autre monde. Vadeboncoeur a passé sa vie à se promener entre «le réel d'ici et le réel de là-bas». Ce matin, pour chasser notre peine, nous pouvons ouvrir n'importe lequel de ses livres et nous dire, comme il le disait de Beethoven, «qu'il ne faisait que progresser au coeur de l'être», que maintenant «le voilà faisant corps avec la cathédrale du monde».

Quand Vadeboncoeur disait qu'il ne savait rien, qu'il avançait à tâtons vers la vérité et la lumière qu'il percevait même dans la forme d'une simple tasse (c'est là-dessus qu'il écrivait encore il y a deux semaines), ce n'était pas par coquetterie. À preuve, il ne voyait pas très bien, ou ne voulait pas voir, le lien entre tous ses livres, par exemple entre ses essais politiques et ceux sur l'art et l'amour. Il tenait encore, je crois, à cette distinction des deux royaumes, sans doute pour mieux se concentrer sur «l'autre monde qui accroît par lui-même notre humanité», sur cette vision plus vaste du réel dont notre époque sceptique et repue s'est détournée pour engendrer une «humanité improvisée». Je m'explique cette «ignorance» de Vadeboncoeur par le fait que, essayiste ou syndicaliste, il a toujours été un homme d'action, quelqu'un qui répond à un besoin, et un homme juste, quelqu'un qui toujours se range du côté de la partie la plus faible ou la plus ignorée. Ainsi, quand le Québec se soumet à «notre maître le passé», il se range du côté de Borduas, qui affirme que «nous sommes toujours quittes avec le passé». Mais, cinquante ans plus tard, il n'hésite pas à dénoncer ce néo-obscurantisme qui guette toute culture radicale de la rupture et de la consommation. Avant, notre pensée manquait de verticalité, disait-il, maintenant elle manque de racines. Ces racines, Vadeboncoeur va les chercher non seulement dans notre histoire, mais surtout dans toute civilisation qui s'appuie sur l'infini, car il croyait, comme son grand ami Miron, que «l'éternité aussi a des racines».

Un et unique

Il n'y a pas deux Vadeboncoeur, celui qui écrit sur l'avenir du Québec et celui qui écrit sur le silence de Rimbaud, celui qui dissèque «les grands imbéciles» qui nous gouvernent et celui qui écoute Beethoven ou s'incline devant le mystère d'une simple tasse. Vadeboncoeur passe d'un royaume à l'autre, non pas tant pour les opposer que pour montrer qu'ils sont indissociables, que le réel d'ici et le réel de là-bas s'appauvrissent quand ils s'ignorent, que la conscience s'appauvrit, s'étiole et radote quand elle dissocie le politique de l'éthique, l'esthétique du spirituel. Que Vadeboncoeur raconte l'aventure d'un simple dessin d'enfant ou d'un peuple à la croisée des chemins, il ne nous dit qu'une seule chose, qu'il répète de mille et une façons, à savoir qu'être humain, c'est sans cesse passer de la dernière heure à la première, que nous ne sommes jamais libres si on s'enferme dans une forme de pensée ou de société, car la liberté est le «oui» que la pensée dit constamment au mystère qui l'enveloppe, l'élargit.

Comme Vadeboncoeur aimait bien la France, faisons-le entrer un instant dans la petite histoire littéraire française. À la mort de Mallarmé, Valéry se serait demandé combien de temps il faudrait à la France pour «produire» à nouveau un tel homme. Quand je me demande, comme beaucoup d'autres, si le Québec existe encore et s'il a encore un avenir, je me dis que la réponse est dans Vadeboncoeur. D'abord, il est clair qu'un pays qui a donné une telle oeuvre mérite d'exister, c'est-à-dire que ce pays a dans sa culture et son histoire tout ce qu'il faut pour produire ces synthèses successives du passé et du présent qui appellent et font l'avenir, tout ce qu'il faut pour créer des formes, des façons de vivre et de mourir ensemble qui sont, sinon nécessaires, du moins valables. Vadeboncoeur a vécu, a écrit, c'est donc que le Québec existe. La question est maintenant de savoir si son oeuvre peut ébranler «l'âge de l'indifférence» dont il parlait dans L'Humanité improvisée, si nous sommes capables non seulement de le lire, mais de vivre et d'agir selon les valeurs qui étaient les siennes et qui sont inscrites dans les titres mêmes de ses livres: La Ligne du risque, Le Pas de l'aventurier, L'Autorité du peuple, Un coeur libre, Indépendances, Le Bonheur excessif, La justice en tant que projectile, etc. Ces valeurs, on le voit, nous obligent à ne rien tenir pour acquis, à vivre d'espoir et de conquêtes de l'esprit, à recommencer le monde comme nos ancêtres, comme tous les habitants du Nouveau Monde, comme tous ceux qui aiment assez le monde pour l'empêcher de vieillir, de mourir: «Ainsi faisait Miron le découvreur, dit Vadeboncoeur, qui commençait à écrire chaque fois qu'il écrivait.»

Tous les combats de Vadeboncoeur, y compris ses méditations, autre forme de combat, n'auront pas été vains si nous pouvons, comme lui, chercher à être libres, tout en sachant que la liberté est adhésion à ce qui nous échappe, tendre vers «la plénitude de l'être», tout en sachant qu'«on ne passe pas décisivement la frontière entre le réel d'ici et le réel de là-bas», ce qui veut dire que tout est toujours à recommencer, telle est la loi de la création, mais aussi que la vérité est dans le passage entre ici et là-bas, qu'il n'y a, en fait, qu'un seul royaume et que la relation entre les morts et les vivants n'est peut-être pas à sens unique.

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Yvon Rivard
6 commentaires
  • Yves Archambault - Inscrit 13 février 2010 00 h 25

    libre

    en clair vadeboncoeur était-il croyant?

  • Michel Fuoco - Abonné 13 février 2010 05 h 48

    À redécourvrir

    J'ai lu un de ses essais il y a plusieurs années et j'avais été impressionné. Dommage que je ne l'ai pas lu depuis. Je vais certainement emprunter un de ses essais à la biblio. et le redécouvrir. Comme Fernand Dumont que j'avais lu aussi à l'époque, ses positions de gauche, socialistes, semblent être d'une autre époque mais ce qui est important et, ce qui manque cruellement aujourd'hui, ce sont leur humanisme.

  • ANDRÉ TAILLON - Inscrit 13 février 2010 05 h 58

    JE ME SOUVIENS !

    Comment dire, je suis profondément ému de lire l’édition du Devoir de ce samedi et attristé par le départ de M.Vadeboncoeur.
    À la lecture des écrits qui nous font voyager entre le passé et l’avenir une seule phrase qui résume mon état d’âme et ma pensée en ce moment « L’emprisonnement d’un peuple et son acceptation d’entretenir sa servitude envers cette humanité improvisée ».
    Les grands hommes passent et le peuple stagne, tergiverse, flotte sur un nuage qui le mène nul part, se tien debout sur le quai de la gare en attendant un train qui ne viendra jamais, ajourne l’heure et le jour de sa libération dans l’ignorance de ces racines, oublie et pardonne qu’il c’est fait déposséder de ces avoirs, recommence là ou il à commencé et reviens toujours à son point de départ.
    Chercher à être libres n’est plus son ordre du jour, il préfère s’abstenir de prendre le risque de s’affranchir et rendre libre ces enfants.
    Ne cherchez plus l’énoncé magique, elle ce trouve en chacun de nous au fond de nos entrailles. « LIBÉRATION »
    Et ces trois mots « JE ME SOUVIENS »qui nous rappellent nos racines, pouvons nous seulement cessez de se souvenir et « AGIR »

  • Sanzalure - Inscrit 13 février 2010 08 h 53

    Vous seriez surpris

    Il y a beaucoup beaucoup de très bonnes personnes qui vivent maintenant. Des personnes de la trempe d'un Pierre Vadeboncoeur. Mais ces personnes vivent loin des projecteurs. Si vous voulez reprendre espoir dans l'humanité, regardez autour de vous, pas dans les médias.

    Certains se demandent si Pierre Vadeboncoeur était croyant ?

    Que veulent-ils dirent par ce «croyant» ? Car ce mot peut être une étiquette qui sert à condamner quelqu'un sans procès. Il peut aussi désigner ces personnes qui atteignent la réalité non seulement par la raison mais aussi par l'intuition.

    Pierre Vadeboncoeur croyait qu'au-delà de ce niveau d'existence, il y en a un autre que l'on peut pressentir en percevant les formes des objets. Je le crois aussi.

  • pilelo - Inscrite 14 février 2010 22 h 49

    Merci Sanzalure

    Votre éloge est digne de Vadeboncoeur, en particulier votre premier paragraphe. C'est vrai qu'il cherchait, à la manière d'autres personnes aussi sincères que brillantes, l'essence de toute chose à travers la réflexion et dans l'observation. Il pouvait aussi nous en offrir les fruits, grâce à son don d'écriture.

    Il faut lire ses essais «purs», distincts de ses écrits politiques: entre autres son étonnant et concentré Essai sur une pensée heureuse, qui vient à l'esprit le premier en ce jour des amoureux, son Vivement un autre siècle!, méditation sur les moeurs mêlée de propos pénétrants sur l'art, son exigeant et fascinant Dix-sept tableaux d'enfant: étude d'une métamorphose, un bijou unique. Bien trop peu de gens connaissent ces ouvrages.

    Un penseur guidé par l'amour du bien et l'esprit de découverte, plutôt que par les théories, quelle inspiration pour nous tous.